Les Somnambules
7.8
Les Somnambules

livre de Hermann Broch (1932)

Pourquoi ce roman écrit en 1932 résonne-t-il aussi bruyamment aujourd'hui?

Comment trois histoires distinctes, éditées en 1932, parfois déconcertantes et ardues, mêlant la poésie, la philosophie et le roman peuvent-elles constituer un chef d’œuvre littéraire et pourquoi resonnent-elles avec une telle acuité aujourd’hui ?


« C'est en ce sens-là que je comprends et partage l'obstination avec laquelle Hermann Broch répétait : Découvrir ce que seul un roman peut découvrir, c'est la seule raison d'être d'un roman. Le roman qui ne découvre pas une portion jusqu'alors inconnue de l'existence est immoral, (…) » -Art du Roman- Kundera


Ainsi Kundera reprend-il cette affirmation fascinante de Broch dans L'Art du roman, et c'est précisément les Somnambules qu’il convoque aux côtés du Procès, de Chveïk et de Don Quichotte pour la démontrer. Car l'enjeu y est de taille : donner chair, par trois destins, à ce que Broch tient pour le drame de son époque ; la désintégration des valeurs européennes et ses causes profondes.


Cet angoissant constat trouve ses analystes les plus radicaux dans l'espace germanophone. Musil, Zweig, Mann, pour ne citer que ceux que j'ai lus, ont chacun disséqué ce sujet au scalpel de leurs propres tourments. Et plus tard Habermas, récemment disparu, y revient depuis la philosophie de l'histoire , opposant la rigueur du concept philosophique à la prose romanesque de Broch pour identifier les mêmes causes et les mêmes conséquences : la Réforme protestante comme point de bascule, la désintégration des valeurs comme aboutissement inévitable d’un monde aux valeurs segmentées et fermées sur elles-mêmes.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces voix s’élèvent toutes depuis le même espace culturel et linguistique : En 1918, les deux empires centraux s'effondrent simultanément emportant avec eux les idéaux humanistes de ces explorateurs de l’âme. Nulle part ailleurs en effet la désintégration n’a été aussi soudaine et totale, et la langue allemande elle-même imprime sans doute à la pensée une profondeur et une précision que d'autres langues peinent à atteindre sur ces sujets touchant à la nostalgie, au mal-être, ou à l'intériorité en questionnement, comme la langue française excelle à nommer la sensualité, la jalousie ou la volupté. Broch n’hésite d’ailleurs pas à parsemer les Somnambules (comme Dostoïevski et bien d’autres) de mots en français dans le texte pour décrire ou ironiser la séduction, le désir ou le raffinement mondain. Le titre même de Musil illustre également ce point : Der Mann ohne Eigenschaften, traduit par L’Homme sans qualités, mais Eigenschaften signifie à la fois qualités, propriétés et attributs, et les exemples de cette singularité linguistique foisonnent.

C’est donc de ce terreau intellectuel que les Somnambules ont pu naître et Hugenau ou le réalisme en constitue l’aboutissement le plus radical. Il clôt la trilogie par une inéluctable tragédie qui reste à mes yeux la plus audacieuse. Broch entreprend une trajectoire historique (1888/1903/1918) à travers les destins brisés de Pasenow (1888) et Esch (1903) pour finalement conduire le lecteur vers l’abime d’Hugenau (1918), annonciateur des horreurs nazies.

Situé en Allemagne quelques semaines avant l’armistice de 1918, Hugenau ou le réalisme dissèque l’évolution des valeurs depuis le moyen-âge dans un fil narratif qui entremêle de courts chapitres, alternants distinctement le traité philosophique, la poésie et le roman, sans qu’aucun genre littéraire ne l’emporte sur un autre ; à chacun son rôle pour personnifier et sonder ces concepts hautement philosophiques de dégradation, puis de désintégration des valeurs. Kundera et Musil le reprocheront d’ailleurs à Broch, bien que sous des angles différents : le premier estimait que les chapitres philosophiques y restaient trop extérieurs au roman, trahissant ainsi l'esprit même de la fiction, certains chapitres philosophiques (dont l’épilogue) étant structurés, il est vrai, par des références incompréhensibles au commun des lecteurs ; le second, dont l’amitié sincère avec Broch était entachée de sourdes rivalités , pensait lui que la philosophie devait être entièrement fondue dans le récit, et non pas apparaitre comme un traité autonome.

Nos trois héros portent ainsi, crescendo, les habits des malheurs à venir, par leur lâcheté, leur résignation ou leur vide, mais la faute à qui ? À l’individu, à l’époque, à l’histoire ? Voilà le véritable enjeu de l’œuvre.

À l'époque, nous répond Broch, et à son style qui imprime jusqu'aux manières de penser et trahit, dans sa capacité ou non à produire de l'ornement, les symptômes profonds d'une civilisation à l’agonie que les phantasmes architecturaux des régimes totalitaires à venir confirmeront.


« Une époque complètement dévouée au trépas et à l'Enfer doit nécessairement vivre dans un style qui n'est plus capable de produire d'ornement. » 3ème Partie. Hugenau ou le réalisme.


À l’Histoire aussi, que nos personnages portent péniblement et sans le savoir, tels des Somnambules, que Broch choisit magnifiquement pour titre.


À l’Histoire encore, qui, passée au tamis des tourments du début XXème, révèle les causes possibles du vide émotionnel d’Hugenau et des destins contraints de Pasenow et d’Esch : La renaissance et sa réforme protestante, mère de toutes les révolutions occidentales de l’esprit, semblent être une possibilité pour Broch, car le monopole de la vérité divine, en disparaissant, ouvre la voie aux raisonnements individuels, à la subjectivisation, puis à la modernité et aux revendications démocratiques, comme 2+2 font 4 ; cette même logique implacable que l’homme du souterrain de Dostoïevski voulait précisément briser.


« Cette époque-là, où avec l’éclatement de l’Organon du Moyen-Âge, commença le processus de dislocation des valeurs qui devait durer cinq cents ans, et où fut mise en terre la semence des temps modernes. » 3ème Partie. Hugenau ou le réalisme.


En radicalisant à l’extrême son rapport à Dieu, le protestantisme a ainsi laissé toutes les autres valeurs évoluer indépendamment (économie, justice, politique, art, militaire, etc.), chacune construisant ses propres mythes, logiques et buts.


« La guerre, c’est la guerre, l’art pour l’art, en politique pas de scrupules, les affaires sont les affaires — tout cela répète la même chose, tout cela est possédé de ce même esprit agressif de solutions radicales, cette inquiétante brutalité que je serais tenté de qualifier de métaphysique, est possédé de cet esprit de logique dirigé vers son objet et rien que vers son objet sans regarder ni à droite, ni à gauche.» 3ème Partie. Hugenau ou le réalisme.


Broch partage de fait à l’échelle de la civilisation européenne la même intuition que Marx à l’échelle de l’économie : les contradictions internes d’un système de valeurs clos sur lui-même finissent immanquablement par le faire imploser. Mais alors que Marx manie les arguments matérialistes de la baisse du taux du profit, de la concurrence et de la consolidation des marchés pour prophétiser la fin de la valeur Capitalisme, Broch humanise trois idéaux, chacun logé dans une âme que la philosophie ne peut embrasser à elle seule, pour donner chair à l’effondrement des valeurs en général, ou à l’Irrationnel comme le dit Broch.

Ses personnages sont à peine décrits. On ne sait presque rien de leur vie intérieure, de leurs affects profonds, soit tout ce que le roman psychologique traditionnel s'attache à creuser. Car c'est l'Histoire qui construit ces personnages aux yeux du lecteur. Ils n'existent pas malgré ce vide intérieur, ils existent grâce à lui, parce que c'est l'Histoire qui les traverse et les remplit, bien plus que leur propre conscience.


« Chez Broch, le personnage n’est pas conçu comme une unicité inimitable et passagère, une seconde miraculeuse prédestinée à disparaître, mais comme un pont solide érigé au-dessus du temps, où Luther et Esch, le passé et le présent, se rencontrent. » Kundera -Art du Roman-.


Broch use par ailleurs et délibérément de l'interchangeabilité du nom de ses personnages pour renforcer sa démonstration. L'idéaliste Bertrand de Pasenow devient le matérialiste Bertrand d'Esch, l'anarchiste Esch du deuxième volume devient l'idéaliste Esch du troisième (etc.), comme si les mêmes noms portaient des valeurs opposées selon l'époque qui les traverse. Ce ne sont pas des individus qui évoluent, ce sont des possibilités d'existence, comme l’affirme Kundera, qui se meuvent sous la pression de l'Histoire :


Pasenow, un jeune militaire bourgeois opprimé par la tradition et muré dans la nostalgie, une donquichotterie en quelque sorte, car comme le rappelle malicieusement Kundera : « l’homme souhaite un monde où le bien et le mal soient nettement discernables, mais le grand roman de Cervantes nous dit : les choses sont plus compliquées ».


« Sans que sa profession militaire eût pris racine en lui ni lui en elle, l’uniforme lui était devenu un symbole à sens multiple… blotti et isolé en lui, isolé du monde et de la maison paternelle, épousant les bornes de cette sécurité et de cet isolement, ne remarquant guère que cet uniforme ne lui laissait qu’une étroite bande de liberté personnelle et humaine, pas plus large que celle des manchettes empesées permises aux officiers. » 1ère part. Pasenow ou le romantisme.


Esch, anarchiste assoiffé de justice, rebelle et prisonnier de ses propres contradictions,


« Une colère se réveilla en lui contre l’institution même du commerce, qui derrière la façade d’un ordre impeccable (…), cache toutes infamies (…) Jetés dans la liberté [les hommes], il leur faut édifier à neuf l’ordre et la justice ; ils ne veulent plus s’en laisser conter par les ingénieurs et les démagogues, ils détestent l’œuvre humaine telle qu’elle apparaît dans les institutions de l’État et de la technique ; seulement ils n’osent s’insurger contre ce malentendu millénaire et déchaîner cette terrible révolution de la connaissance où deux et deux se refuseront à toute addition. » 2ème part. Esch ou l’anarchie.


Hugenau, dans le dernier acte de la trilogie, la thèse du stade final de la catastrophe ; homme d’affaires cynique, opportuniste et déserteur, assassinant « en quelques bonds félins, comme des pas de tango… » sans le moindre remords.


« L’homme (…) n’aura plus d’autre ressource que d’accepter le joug de la valeur particulière qui est devenue sa profession, il n’aura plus d’autre ressource que de devenir une fonction de cette valeur, un membre d’une profession, dévoré par l’esprit de logique radicale de la valeur dont il est devenu la proie. » 3ème part. Hugenau ou le réalisme.


Cette progression en trois étapes, espacées chacune de quinze ans, est portée non seulement par les trois héros mais aussi par les personnages secondaires qui voient plus loin et plus crûment ce que Pasenow, Esch et Hugenau refusent ou ne peuvent pas regarder en face. Ils sont à leurs héros ce que Robinson est à Bardamu dans le Voyage au bout de la nuit ; leur double noir :


Von Bertrand, idéaliste qui décide d’abandonner l’armée et pointe le vide de Pasenow.


« Il faut beaucoup de lassitude pour se dévouer à une convention sentimentale, incontestablement morte et romantique. Il y faut tout l’égarement du désespoir… » 1ère part. Pasenow ou le romantisme.


Alfons, musicien homosexuel, doublement exclu du monde normal.


« libre à eux de le mépriser (…) il avait reconnu que ces êtres traqués qui cherchent dans ce monde-ci l’impérissable ne trouvent jamais que symboles et substituts. » 3ème part. Hugenau ou le réalisme.


La jeune Salutiste et Bertrand Muller, narrateur secondaire des chapitres sur la dégradation des valeurs et conscience douloureuse et lucide de son époque.


« Il appartient à la logique du soldat de flanquer une grenade entre les jambes de l’ennemi. Il appartient à la logique du potentat de l’économie d’exploiter les agents économiques avec la conséquence la plus extrême. Il appartient à la logique du révolutionnaire de pousser en avant l’élan révolutionnaire jusqu’à la dictature absolue (…). » 3ème part. Hugenau ou le réalisme.


Et cætera, et cetera . (…)


Reste alors la question que Broch esquisse en toute fin de roman, et que Marx avait simplement exclue : si les valeurs se fragmentent et s’épuisent dans leur propre logique, comment les retenir au bord du gouffre ? Marx s’est trompé sur ce point, il ne croyait pas le droit capable de museler le capitalisme, n’y voyant qu’une superstructure idéologique au service du capital. Or c’est précisément le droit, droit du travail, droits fondamentaux, État constitutionnel, qui a fini par contraindre ce que Marx croyait indomptable. Et Habermas de reprendre pertinemment l’argument par la philosophie de l’histoire :


« Le développement du droit naturel rationnel, accéléré par les guerres de Religion issues de la Réforme protestante, a conduit à des normes capables de primer sur les valeurs particulières de chaque sphère (…) Ce que nous avons acquis par l’apprentissage ne peut au mieux être dépassé que par un apprentissage ultérieur ; en tant que refoulé, il ne disparaît pas, mais demeure actif comme résistance. » Entretien Habermas -Grand Continent-


… Ce que ni Marx ni Broch n’avaient pleinement vu, ni Musil dans l’inachèvement sublime de son œuvre… ni Zweig dans son silence définitif.


Ainsi, les Somnambules résonnent aujourd’hui d’une façon que Broch aurait peut-être imaginée. La cliodynamique de Turchin le démontre par les chiffres : la surproduction d’élites fermées sur leur propre logique, l’effondrement des valeurs communes, la désintégration du contrat social, tout ce que Broch avait mis en roman en 1932 se déploie aujourd’hui comme une mécanique prévisible. Et René Girard, dont Peter Thiel fut l’élève le plus redoutable, y ajoute la dimension anthropologique : quand les systèmes de valeurs s’effondrent, la violence mimétique reprend ses droits, les boucs émissaires sont désignés, et des hommes comme Thiel, Hugenau en costume de milliardaire techno-libertarien de la Silicon Valley , prospèrent dans le chaos qu’ils contribuent à créer, sans en éprouver le moindre remords.


Reste alors le dernier paradoxe terminal , peut-être le plus ironique de tous puisque ce sont ces mêmes hommes, ennemis déclarés de toute régulation et de toute contrainte collective, qui pourraient finir par donner raison à Marx. En augmentant de manière spectaculaire la productivité par leurs outils numériques, en automatisant des pans entiers de l'économie, ils risquent de produire un chômage de masse que ni le marché ni l'État n'auront les moyens d'absorber, confirmant ainsi, malgré eux, que les contradictions internes du capitalisme portent en elles les conditions de sa propre crise. La raison, poussée à son terme, engendre ainsi ce qu'elle prétendait conjurer : L’Irrationnel de Broch.


Mais il laisse planer un espoir, qu’il place dans cette grande force politique qu’est la métaphore religieuse, qui ne tient qu’à son ambiguïté puisque chacun y lit ce dont il a besoin, fédérant ainsi les avis contraires à travers les siècles. Douze mots, comme douze apôtres, tirés de la bible et délibérément ouverts et énigmatiques, qu’il nous livre en toute fin de roman après trois volumes de démonstration implacable : « Ne te fais pas de mal, car nous sommes tous encore ici. ».



… Pour, peut-être, laisser à chacun le soin de décider de ce qu'il lui reste à espérer.






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Brudee
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le 28 mars 2026

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