On retrouve chez Auster cette narration volontairement alambiquée, presque policière dans sa construction, mais dont le mystère ne réside jamais vraiment dans une énigme classique à résoudre. Le cœur du roman est ailleurs, dans une réflexion plus philosophique et politique sur l’Amérique des années 1980, sous Reagan, et sur ce que peut encore signifier la liberté dans un monde où l’individu semble broyé par des forces qui le dépassent.
Le symbole central du livre est évidemment la statue de la Liberté. Elle fonctionne à plusieurs niveaux. D’abord comme signe politique, dans une Amérique où l’idéal démocratique semble se fissurer sous le poids de l’État, de la surveillance, de la répression et du libéralisme triomphant. Mais elle devient aussi un symbole plus intime, presque métaphysique. Car la question n’est pas seulement de savoir si un individu peut lutter contre la machine étatique. Elle est aussi de savoir si l’homme est réellement libre, ou s’il ne fait que reconstruire après coup le récit de ses décisions, de ses hasards et de ses dérives.
Auster interroge cette étrange mécanique des vies humaines, faites de petites décisions, de coïncidences, de rencontres, de bifurcations minuscules qui finissent par produire des ruptures majeures. L’homme se croit maître de son destin, mais il passe une grande partie de son existence à donner du sens a posteriori à ce qui lui est arrivé. Chez Auster, cette reconstruction passe souvent par une morale judéo-chrétienne diffuse, avec ce besoin presque compulsif de se punir, de transformer la faute en destin et le hasard en culpabilité.
Le roman interroge aussi cette liberté moderne devenue trop vaste pour l’individu. Que faire de soi quand plus aucune structure ne vient imposer un cadre clair ? Comment vivre lorsque l’on peut se réinventer, disparaître, recommencer, mais que cette possibilité même devient une forme de vertige ? Les personnages d’Auster sont libres, mais cette liberté ne les apaise pas. Elle les pousse au contraire à chercher un sens à tout prix, parfois jusqu’à l’autodestruction ou à l’action violente.
Comme souvent chez lui, le portrait de l’écrivain occupe une place centrale. Les mots ne se contentent pas de raconter le réel, ils le déforment, l’organisent, parfois même le plient. Écrire devient une manière de survivre, de comprendre, mais aussi de manipuler. Le roman travaille ainsi la frontière entre récit, vérité et invention, tout en interrogeant l’amitié, les promesses, les trahisons et la difficulté de rester fidèle à une image de soi.
Léviathan est un roman court, mais dense. Il dresse le portrait d’une Amérique inquiète, prise entre privation de liberté étatique, libéralisme effréné et désillusion politique. Mais en creux, il parle surtout de l’individu moderne, trop libre pour être tranquille, trop seul pour ne pas chercher une cause, un récit ou une faute à porter.
Un Auster abordable en apparence, mais profond dans ses ramifications, où le vrai mystère n’est pas ce qui s’est passé, mais pourquoi les hommes finissent par devenir les personnages de leurs propres fictions.