Ça commence comme un silence assourdissant. Une famille modeste, tout ce qu'il y a de plus banal : Marthe, la mère, Jean, le père, Geneviève, la tante, Gilbert, l'oncle, Céline, la cousine... et Luc, le mort. Ça commence comme une sidération, et par cette douloureuse question : comment tout cela a-t-il pu arriver ? "C'est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret".
Sur la page, une procession. Chaque personnage s'avance et tente de comprendre, de restituer ce qui a bien pu se produire avant et après le drame. Avec ses propres mots, butant, butés, avec sa propre version des faits surtout. Les monologues intérieurs se font vibrants, magnifiques, flux de consciences hébétées qui portent la cassure de la brèche. Et la vacuité du conditionnel. Mais puisqu'il désirait partir de la maison, pourquoi aurait-il fallu le retenir ? Il n'était pourtant pas plus malheureux qu'un autre, à ne rien faire d'autre de ses journées que rêvasser et regarder des films... Il fallait même le pousser à grandir un peu, à chercher un travail, à devenir vraiment un homme, lui qui ne savait que se taire ou accabler les autres de reproches. Mais le suicide ! Pourquoi en arriver à un tel cataclysme, et en quoi se donner ainsi la mort peut-il être une délivrance, un cadeau ? Qu'a-t-elle fait, elle, Marthe, pour que son fils s'éloigne d'elle ainsi ? Est-ce à cause de Jean, son père, avec qui il n'a jamais été proche et à qui il voue une silencieuse amertume ? A moins que cela ait quelque chose à voir avec Jaïmé, l'ancien compagnon de sa cousine Céline, mort d'un accident de la route, et avec la manière dont tous ont réagi, Marthe, Jean, Gilbert et Geneviève, avec leur mièvrerie insupportable et leurs discours pitoyables sur la nécessité de vivre, parce que ça va aller, ça doit aller, et leurs mines faussement dévastées, et leurs hommages avec la voix tremblante dont on se passerait bien.
Au milieu de cette saturation de non-dits, de cette bombe à retardement qui a fini par tout faire exploser, c'est toute une famille qui s'écroule, une familiarité qui s'embrume, et toute une incompréhension intergénérationnelle qui éclate à la figure. Insidieusement. Car si les mots blessent, le silence, lui, peut tuer, et de tout cet amour contenu, de cette écrasante incommunicabilité, il en découle ce trou dans la poitrine, symptôme de cet état de pâtir qui s'est installé, sans aucune solution. Luc, avec ce nom biblique, est bien cet être sacrifié ; non à Dieu, mais au malheur familial. Tel une malédiction, il laisse en quelques mots sur des post-it la dévastation inouïe qui mènera peut-être les siens vers des rapports humains plus lucides, et qui, transfigurée prodigieusement par la beauté de l'écriture polyphonique de Laurent Mauvignier, résonne encore comme une "honte de conjuguer".