C’est au hasard que Martin Eden doit d’avoir été. Afin de le maudire ou, au contraire, de le remercier, cela n’a finalement que peu d’importance. Au bout du compte, ce qui importe véritablement, c’est que grâce à lui a été rendue possible la connaissance de la vérité dans son ensemble, des deux côtés du jeton.
C’est en rencontrant la noble famille des Morse que Martin réalise que, jusque-là, il n’avait vécu qu’au seuil des profondeurs du monde, stagnant par inconscience à l’entrée de ses pièces cachées. Bien que cela fût clair comme l’aube pour certains, lui, marin, prolétaire, ne disposait pas des outils nécessaires pour en percevoir les contours. Sa vie n’était alors tournée que vers un seul côté du jeton : les bateaux, les bars, les jurons et les cafards.
Puis vint le jour où, dans un éclair de hasard, le caprice d’une volonté avide de découvertes s’abattit sur lui, dissimulé sous l’apparence fastueuse d’une déesse bourgeoise : Ruth Morse.
Désormais, sa vie avait un sens : élever son être, son esprit, son âme, de toute part et en tout lieu, afin d’être un jour digne de l’amour de Ruth.
Il arrêta le tabac, s’éprit de Friedrich Nietzsche, de Herbert Spencer, des romans et des poèmes.
Ce qu’il ignorait hélas — et dont il remarqua rapidement les effets —, c’est que le savoir n’est pas une matière que l’on mesure aisément, ni une chose facile à modeler.
Alors la vie lui montra un dernier tour : cette fois, le jeton tomba à terre. Ni d’un côté, ni de l’autre… Il se brisa en myriades de morceaux.
Oh ! Il était désormais assez digne de l’amour de Ruth, cela est certain. Mais elle, l’était-elle encore ? Lui qui, à présent, par le savoir, surpassait non seulement ses semblables, mais également ceux qu’il vénérait tant auparavant — ces bourgeois qu’il ne voyait désormais plus qu’à travers leur superficialité, y compris Ruth, sa déesse venue d’un autre univers.
Lorsqu’un fossé se creuse entre vous et le monde, lorsque la solitude de votre être commence à vous dévorer l’âme, ce qu’il reste alors, c’est l’amour. Et c’est certainement la plus grande qualité de Martin Eden : son cœur, ce cœur doux et enfantin qui, malheureusement, fut meurtri par cette fièvre de vivre ; au point peut-être de ne plus en vouloir.
Mais je n’en dirai pas plus : ce roman est indéfiniment un MUST.
Merci Martin.
Merci Jack London.