Fille illégitime née d’un viol mais reconnue par son père de sang royal, Marie est une jeune femme embarrassante pour sa famille. A la mort de sa mère en 1158, elle est donc envoyée dans une abbatiale pour en devenir la mère supérieure. A seize ans à peine, elle doit d’abord passer l’épreuve du noviciat, et se mettre sous la coupe de sœurs plus âgées qui ne voient pas forcément son arrivée d’un bon œil. Surtout, elle doit prendre le temps de ravaler sa colère pour mûrir son projet pour son monastère. Car, en redressant les finances de ce lieu glacial rongé par les maladies, elle peut espérer le couper du monde et des hommes - quitte à friser l’accusation d’hérésie.
Matrix est un roman baigné de la poésie de Marie de France et du mysticisme d’Hildegarde von Bingen. Lauren Groff s’y empare de vieux tropes, à commencer par l’amour entre femmes dans un couvent, grand classique de l’érotisme par et pour les hommes, pour les réactiver dans un roman qui parle incontestablement de soucis de notre époque - qu’il s’agisse de notre repli volontaire ou force sur des structures relationnelles minimales, ou d’un certain besoin de sororité. Mais il pourra sans nul doute dépasser cet ancrage contemporain, notamment grâce à la beauté troublante avec laquelle le récit mêle une description réaliste et crue du Moyen-Âge à une certaine vision magique, d’une manière qui pourrait faire penser Carole Martinez mais avec une écriture plus exigeante, à la fois profondément sensuelle et subtilement cérébrale qui n’est pas sans rappeler les travaux de Jean-Claude Schmitt sur le corps, les sensations et le rêve au Moyen-Age. En apparence plus modeste - car plus linéaire - que les Furies, Matrix se rapproche peut-être plutôt, contexte mis à part, des nouvelles de Floride: Lauren Groff y développe, avec la galerie des sœurs entourant Marie, le même sens du portrait, et y peaufine cette écriture luxuriante qui en faisait tout l’attrait.