J'ai découvert le nom de Cormac McCarthy en 2007, lorsque les frères Coen ont adapté son No Country for Old Men que j'ai instantanément adoré. J'ai ensuite découvert son travail de scénariste sur le décrié The Counselor de Ridley Scott, grand film noir à mon humble avis. Mais ma première lecture d'un Cormac McCarthy, c'est avec Méridien de Sang, considéré comme son plus grand aboutissement. Là, pas d'autre visions pour filtrer ou repenser la verve du célèbre auteur. Si ce n'est l'imagination du lecteur évidemment. Et ça donne quoi, la version chimiquement pure d'un McCarthy ? Honnêtement, l'idée même de noter l'ouvrage m'apparaît comme un non-sens. Méridien de sang est un livre difficile. Pas le type de roman qu'on peut faire rentrer dans une classification binaire du type "aimé"/"pas aimé". Mais ce qui est sûr, c'est que je m'en souviendrai.
Une dizaine d'années, voilà ce que cette sinistre histoire a demandé au romancier. Ce qui frappe pendant la lecture, c'est l'impression paradoxale de tenir un récit rédigé en écriture spontanée mais dont chaque mot aurait été soupesé. Les descriptions riches en personnifications y font penser évidemment, que McCarthy étire encore et encore avec une relative absence de ponctuation comme s'il cherchait à épuiser son auditoire. Plus encore, la variété des thématiques qui se croisent, de la violence du Far-West au discours religieux évoquant la théodicée. Passé un certain stade, on réalise que le style assumé de Méridien de Sang est sciemment choisi pour mettre son lecteur à l'épreuve d'un monde sauvage dont les clés de compréhension nous échapperont toujours un peu. Mais il faut bien s'y confronter non ?
Oubliez les mythes du cow-boy vertueux, du bon sauvage et plus simplement de l'Amérique innocente. Si l'énorme travail de recherche se ressent à chaque page, avec cette manière si visuelle de nous dépeindre les reliefs traversés, impossible d'occulter la dureté de cette époque. Le mot est faible, je vous prie de le croire. Se retrouver immergé parmi des chasseurs envoyés pour scalper des Apaches est un voyage aux enfers. Narrateur omniscient s'il en est, McCarthy n'a pas besoin d'insister sur les accès de sauvagerie pour les rendre insoutenables. La violence, sa gratuité, sa sécheresse et son caractère endémique prend aux tripes. Le fait d'avoir conscience que les personnages sont bien calqués sur d'authentiques psychopathes (Glanton, le Juge) et leurs "pratiques" bien documentées rend plusieurs passages particulièrement rudes.
C'est un aspect qui peut rebuter, sans aucun doute. Aucun personnage à sauver, littéralement. On pense suivre le gamin (on ne connaîtra jamais son nom), mais McCarthy se permet de le mettre en retrait pendant une très grosse partie de Méridien de Sang. Histoire qu'on plonge en même temps que lui dans la barbarie. Une zone de confort pour les hommes tels que John Glanton - le meneur de cette troupe d'assassins - qui n'a d'humain que sa propension à vouloir s'approprier toute chose. Que ce soit par la perfidie ou la sauvagerie. Mais sa troupe n'est pas en reste, les chapitres consacrés à leur rencontre avec la civilisation ne leur donne pas d'avantage de bonté. Dans la nature comme dans les bourgs, de jour comme de nuit, c'est un monde sans foi ni loi...Ou presque, car le plus gros point d'interrogation demeure la figure du Juge.
Aussi adepte de la cruauté que des discours mystico-philosophiques, cet étrange Juge Holden semble tellement insolite avec son physique de déménageur glabre que McCarthy en fait une sorte d'abstraction sur l'épaule de Glanton, dans le dos du gamin et finalement sur la conscience de l'Amérique. Un précurseur du terrifiant Anton Chigurh, symbole d'un mal qui s'infiltre et ne disparaît jamais. Une question sans réponse, et le roman en compte d'autres. Ce qui me conforte dans l'idée d'une lecture exigeante, pas toujours agréable mais néanmoins marquante. Une adaptation pour le grand écran est en gestation depuis 20 ans. S'il a été bien servi par Hollywood avec les Coen et Ridley Scott, le défi est tout autre avec Méridien du Sang. Scott lui-même a reconnu que la violence extrême du roman était rédhibitoire même pour les standards actuels. À ce jour, John Hillcoat (qui a réalisé La Route, d'après le même McCarthy) est toujours censé le réaliser.