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To oblivion
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le 3 mai 2014
Mes amis est un ouvrage singulier, aussi bien par son personnage principal que par son style. Victor Bâton, mutilé de la Grande Guerre, vit à Montrouge grâce à une maigre pension d’invalidité. Sans travail, sans famille et sans véritable attache, il passe ses journées à errer dans Paris en espérant qu’une rencontre viendra enfin bouleverser son existence.
Victor souffre d’une profonde inadaptation sociale, née autant de sa timidité, de sa pauvreté et de son déclassement que de sa manière très particulière d’interpréter le monde. Il observe avec lucidité les attitudes des autres, mais devient presque aveugle dès qu’il est personnellement concerné. Un regard, un sourire ou un simple geste de bonté suffisent pour qu’il imagine une amitié absolue, un amour ou une vie entière. Puis, lorsque la réalité ne correspond plus à son fantasme, il se vexe, s’humilie ou prend la fuite.
Toute la force du personnage vient de cette mise à nu permanente. Victor ne dissimule ni ses pensées les plus généreuses ni ce qu’elles contiennent de mesquinerie, de jalousie et de désir de domination. Il affirme chercher un ami, mais rêve souvent d’un être qui lui appartiendrait, dépendrait de lui et lui serait éternellement reconnaissant. Avec Neveu, il se réjouit même d’avoir rencontré quelqu’un de plus faible qu’il pourra diriger. Il désire une relation entre égaux tout en supportant difficilement que l’autre conserve une existence indépendante.
Son oisiveté est à la fois choisie et subie. Victor refuse les contraintes du travail, mais souffre d’être considéré comme un parasite et ne comprend pas que l’activité pourrait aussi lui donner une place parmi les autres. Lorsque Jean Pierre Lacaze lui trouve un emploi, il compromet lui même cette possibilité en suivant la fille de son bienfaiteur, transformant une aide concrète en nouveau fantasme. Il possède un véritable art d’agir à contresens, comme s’il organisait inconsciemment son propre suicide social.
Le style de Bove est tout aussi remarquable. Les phrases sont simples, courtes et presque entièrement descriptives. Nous sommes loin des grandes envolées à la Hugo. Pourtant, sous cette apparente pauvreté de moyens se cache une extraordinaire finesse. Un vêtement usé, une chambre, un repas ou une rue suffisent à rendre palpable la misère matérielle de l’époque. Cette précision nous projette facilement dans le Paris de l’après guerre tout en donnant aux émotions une portée beaucoup plus universelle. Beckett admirait justement chez Bove ce sens du détail faussement anodin.
Victor Bâton est tour à tour bouleversant, agaçant et parfois franchement repoussant. Il veut être aimé pour se sentir vivant, mais son besoin est devenu si immense qu’il effraie ceux qui pourraient s’approcher. Il attend du monde extérieur l’événement qui le sauvera sans comprendre qu’il fait lui même échouer chaque commencement. Cette misère économique, morale et affective ne laisse jamais indifférent. Avec très peu de mots et une légère ironie triste, Bove parvient à dire toute la lâcheté, la solitude et le besoin de reconnaissance d’un homme qui rêve d’un ami tout en étant devenu presque incapable d’en avoir un.
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il y a 5 jours
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