Un roman au parfum rarement aussi capiteux, dont l’érotisme sulfureux dépasse de loin, à mon sens, les écrits à teneur pornographique et qui aura réussi à me monter à la tête, comme je l’attends de cette veine fin-de-siècle. En effet, Rachilde semble avant tout s’en prendre aux sens, c’est-à-dire écrire un roman sensuel où toute l’intrigue repose sur la manière – et la possibilité, ou non - de satisfaire une sensualité dépravée, excessive. Raoule de Vénérande s’inscrit parmi ces dandys décadents, épuisés par le raffinement de leur perversion, excédés tant par leur vaine opulence que par un dégoût ennuyé et qui tentent, en conséquence, d’échapper – ou peut-être plutôt de scandaliser –, la société carnavalesque à laquelle ils appartiennent. Cependant, ce roman a l’originalité de ne pas s’en tenir a l’exhibition d’une sexualité inhabituelle, puisqu’il interroge aussi le sens même du sentiment amoureux. Ainsi, la luxurieuse Raoule se surprend à « être amoureux » et décide de vivre sa passion comme elle l’entend, quitte à terroriser sensuellement son nouvel amant, Jacques Silvert.
C’est sans doute l’esthétique fin-de-siècle qui m’enivre, bien que comme le souligne Maurice Barrès dans sa préface, il ne s’agit pas d’un exercice de style, si bien que l’atmosphère étourdissante paraît stylistiquement moins ciselée que dans le roman Monsieur de Phocas, par exemple. C’est pourquoi j’ai l’impression qu’on peut poser un œil distrait sur les décors, sur-enrichis (dans les deux sens du terme : trop ornés et ostentatoires) à la mode décadente, laissant flotter une brève fumée de haschich qui se dissipe rapidement. Reste alors l’érotisme, qui porte véritablement tout le roman, faisant s’entrechoquer la beauté idéale et l’exultation aphrodisiaque…
Parce que Monsieur Vénus, c’est surtout l’histoire d’un amour monstrueux qui oscille entre scandale et dévouement absolu. Bien sûr, Rachilde joue du contraste entre religiosité et luxure, damnation et idéation pour insister sur l’état de dépravation morale de sa protagoniste, quoique l’immoralité ne sert que de toile de fond pour renforcer la sensualité et non développer une quelconque réflexion sur les mœurs. En fait, la transgression principale est une inversion des genres, puisque Raoule se masculinise jusque dans ses étreintes amoureuses avec Jacques, dont la beauté est précisément féminine. Jacques, c’est donc d’abord la maîtresse (et non l’amant) de l’équivoque Raoule, mais aussi sa merveille, la statue au corps parfait dont elle peut réellement jouir. Seulement, peut-on posséder Vénus (fut-elle masculine!) sans profaner son corps ?
Il s’agit donc d’une sorte d’ode au désir féminin, tant sexuel qu’esthétique et qui tend à souligner que, en définitive, la beauté charnelle est, précisément, asexuée ! Reste à lever mon verre et m’exclamer comme Raittolbe :
A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l’amour moderne !…