Même si, pour des raisons essentielles de disponibilités mentales et physiques, je suis amené à en lire principal, j'aime assez peu les romans, cherchant globalement dans l'expérience littéraire autre chose que le fait de parcourir des histoires, et qui dit roman, même dans les expériences déconstructrices du genre, dit narration. La fonction narrative de l'art en général, et a fortiori littéraire, ne m'intéresse que peu.
Mon affection, qui semble souvent vouloir jouer contre mes convictions ou mes aspirations, fait exception à ce système lorsqu'arrivé à la fin du roman j'ai l'impression d'avoir parcouru une architecture audacieuse qui m'a promené le long d'un fil que je n'ai pas reconnu ou compris avant la fin ; et quand cette architecture, cette structure m'apparaît particulièrement riche en sens, je fais rentrer le roman en question dans mes grandes lectures. Je ne l'attendais pas là mais je crois que Moon Palace fait parmi de celles-ci.
Étrange parcours, en effet, que propose Paul Auster dans ce roman de 1989, qui sera composé grosso merdo de trois gros îlots narratifs, exhibés comme étant improbables, présentant les expériences en miroir et souvent dédoublées de trois hommes mis face au même trouble : l'expérience problématique, et avortée (dans tous les sens du terme ?) de la paternité les met en marge d'un monde avec lequel ils ne se réconcilient pas vraiment, en dépit de leurs efforts pour mentir par l'art et le changer.
Ces trois îlots peuvent paraître sensiblement pâteux à la lecture, d'autant plus dans la typographie très écrasée qu'utilise Auster dans Moon, au cours d'un roman dans lequel il se montre chiche en terme de découpage paragraphique ; mais le plaisir du lecteur affamé de belles arches se fait d'autant plus grand lorsqu'il se rend compte qu'à travers les errances impossibles qu'on lui propose, c'est la même quête obsessionnellement répétée qui traversera la tentative d'occuper clochardement Central Park, de peindre dans une grotte de l'Utah ou d'écrire à 17 ans un improbable noir de SF avec un jeune indien tueur et métamorphe.
Paul Auster ne m'a pas fondamentalement fait découvrir quelque chose de si neuf en proposant la trajectoire de ces personnages plus reliés qu'il n'y paraît dans leur volonté assez désespérée de se fabriquer des armures de papier à lettres ; mais il m'a conquis par sa conjonction curieuse de la recherche du père et du livre, rapprochement des moins évidents pour mon intuition. Il déploie dans la foulée un discours sur le refus de la vraisemblance dans la fonction conteuse qui me paraît certes complètement évident mais que j'aime toujours à retrouver dans les romans.
Il faut bien que l'écriture soit un peu démiurgique dans ces petits cosmes créés pour avoir de l'intérêt.
On saluera ultimement le bon goût d'Auster de laisser sans solution le problème qu'il met en scène en ricochet de mises en abyme chez ses trois hommes ; c'est important dans un roman de laisser assez de jeu au lecteur pour penser son positionnement en réaction à l'expérience, et au-delà d'une salutaire marche sous la lune à laquelle on nous invite, demain reste encore à construire de nos mains, créatrices et impuissantes.