Dimitri Rouchon-Borie est l'auteur du saisissant le Démon de la Colline aux Loups que je vous ai présenté il y a quelques mois. Mouette est une expérience, intense et exigeante. Un étrange objet, un ovni littéraire lira-t-on deci delà, qui destabilise le lecteur, l'interroge, le surprend à coup sûr. Dès le départ, j'ai été happée par ce texte qui mêle interrogations existentielles, poésie et noirceur.
Un homme se réveille dans une grotte obscure, faite d'un dédale de boyaux humides. Son identité lui échappe, de même que sa mémoire puisqu'il ne garde que très peu de souvenir de sa vie d'avant. Qui est-il ? D'ou vient-il ? Que peut-il faire pour échapper à sa situation incompréhensible? Est-il un spéléologue en déroute victime d'une chute qui le laisse amnésique ? Qu'est-ce que le Boyau, ce conduit rocheux, tunnel interminable dont on ne connait ni le commencement ni la fin? Une matrice originelle ? le terrier d'un animal? Dans ce cas, qui est-il, une vermine ou un être humain, que reste-t-il de lui ? Qui sont ces trois hommes, âmes errantes croisées au détour d'un conduit? Qui sont-ils, hormis des doubles de lui-même pour ramper ainsi sous terre et se poser tout autant de questions ? Et puis, arrive Mouette, LA femme.
Vous l'aurez compris, dans cet univers nébuleux, les questions s'enchaînent. Des doutes et interrogations, portées par une écriture unique, inimitable, empreinte d'humour et de poésie. La situation absurde dans laquelle se trouve le personnage baptisé Lester m'a rapidement rappelé l'Estragon de Samuel Beckett qui attend vainement Godot ou encore le Gregor Samsa de Franz Kafka, qui par sa condition inattendue et aliénante de cloporte est confronté à une forme d'exclusion… Lester, exclu du monde d'avant est en effet réduit à la condition physique d'un animal errant sous terre dans un labyrinthe de non-sens. Enfin, tel le Robinson de Daniel Defoe, vouant dévotion et amitié fidèle à un ballon surnommé Wilson, notre Lester se rattache au peu d'objet qu'il a en sa possession, les personnalise, leur donne une âme pour survivre mentalement à son incompréhensible et impropable existence. Et puis, arrive Mouette, LA femme.
Différentes pistes peuvent être suivies pour analyser ce texte singulier, que je ne développerai pas ici pour vous laisser le plaisir, si le coeur vous en dit, de le découvrir. J'ai cru que le dénouement venait chambouler mes convictions, mais à la réflexion il les conforte… En digérant ce livre (ce n'est pas péjoratif…), je le trouve très réussi. En tout cas, qu'on l'apprécie ou pas, il ne laissera personne indifférent. Je remercie Babelio de me l'avoir proposé lors d'une Masse critique privilège.