Ma critique complète (attention spoilers importants) : https://sospoilogie.wordpress.com/2025/10/29/nerona-dhelene-frappat-2025/
Ce livre est catastrophique. Tout ce que tente Hélène Frappat dans ce court roman tombe à l’eau, comme son héroïne dans les dernières pages. Je me demande comment des éditeurs ont pu valider un tel livre ou comment des journalistes ont pu en faire la promotion. Certes, Frappat est une philosophe qui a la cote et qui semble sympathique, mais ce petit livre bâclé aurait dû rester sur son disque dur. L’idée est de faire un court récit du règne de la fasciste Giorgia Meloni en inventant un alter-ego nommé Nerona. Ce retour du fascisme en occident s’accompagne donc du retour des œuvres d’art qui pastichent les dirigeants fascistes. Face à un monde et des dirigeants bouffons, il faut écrire des farces à la hauteur de leur bouffonnerie, sinon les citoyens cultivés et rationnels ne peuvent pas prendre conscience du degré de folie de leurs dirigeants. Mais Frappat n’est pas Orwell ou Chaplin, même pas Bong Joon Ho qui dressait un portrait farcesque d’un dirigeant dans Mickey 17. Ce livre est fabriqué à partir de deux ingrédients : d’abord une imitation de la langue de Meloni car depuis au moins Klemperer nous savons à quel point la langue des fascistes est à l’image de leur mode de pensée ; ensuite, la juxtaposition de nombreuses péripéties farcesques censées nous montrer à quel point le fascisme peut se noyer dans le quotidien.
Dans la tête d’une bouffone fasciste
Ainsi, pour les lecteurs qui n’ont pas eu la chance d’écouter de long en large les discours de Meloni, Frappat en fait un best of. Mais il s’agit d’une version Canada Dry de cette langue, une mauvaise imitation, pas assez fidèle ni assez inventive. Si on veut comprendre le fascisme, il faut soit écouter Meloni soit trouver une puissance littéraire supérieure. Ici, c’est une forme de ventriloquie cheap dans laquelle Frappat met les mots de Meloni dans la bouche de Nerona, ce qui tombe souvent à plat. Les ennemis sont connus : la gauche, les bien pensants, les intellectuels, les woke, les immigrés, les bureaucrates européens, etc. Les totems sont également connus : les femmes, les mères, la famille, le peuple, l’union, le pape. Selon Frappat, Nerona est une beauf car elle aime les films Destination finale et prononce Julia Robert sans le s. Elle fait mine de ne pas comprendre les mots compliqués comme “essentialiser”, pense que les méga feux et le réchauffement climatique sont des fake news et fait plus confiance à son astrologue qu’aux scientifiques. Elle se fait appeler “Monsieur le Prince” et publie trois décrets-lois par jour, même un pour interdire les éruptions volcaniques… Son parti s’appelle Feu, elle s’invente une propre mythologie familiale sur sa naissance alors que sa mère voulait avorter, sur le feu qu’elle a mis à sa maison d’enfance pendant qu’elle regardait Candy, sur son extraction populaire alors qu’il semble que ce ne soit pas le cas, etc.
Pour “décortiquer” la langue de Meloni, Frappat fait parler Nerona dans différents contextes : avec des journalistes, en privé avec sa famille, avec sa fille Victoire, face à des militants, devant les membres du parti, à la télévision, avec Elon Musk et même dans sa tête. A chaque fois, la pauvreté du style de Frappat saute aux yeux.
Chronique paresseuse du quotidien en régime fasciste
L’autre grande idée de Frappat est de montrer que la bouffonnerie n’est pas que dans le langage de celle qui se fait appeler “Monsieur le Prince”, mais dans le quotidien. L’autrice invente donc paresseusement quelques événements farcesques. Il s’agit du tournage d’un film hollywoodien sur la tragédie du pont de Gènes dans les studios italiens avec Julia Roberts, des migrants déportés sur une île qui sont réquisitionnés comme pompiers pour éteindre les mégafeux, il y a aussi une émission contestataire pirate nommée 2 et 2 font 5 avec des journalistes type Guillaume Meurice qui font des blagues sur le régime. Comme à la grande époque des Nuls, Frappat invente des publicités pour montrer comment les entreprises se compromettent avec le fascisme pour le profit. Ces idées pourraient être bonnes si elles étaient traitées avec talent, un portrait kaléidoscopique du régime fasiscte, comme Alexander Doblin pouvait le faire pour décrire Berlin. Mais ici c'est soit de la paresse soit un manque de talent qui cloue le livre au sol. La grande trouvaille du livre, c’est Nerona qui a créé des jeux olympiques de migrants qui se battent pour obtenir un titre de séjour. L’idée n’est pas mauvaise en soi, la scène est décrite par les paroles de deux commentateurs sportifs qui font des blagues potaches sur les migrants et les wokes. Ca pourrait être une bonne idée, mais ça ne va pas plus loin qu’un bon gag du Groland où une chronique d’humoriste sur France Inter.