Un beau jour, alors que Shaney Fleet est derrière le comptoir de son bar (une affaire familiale, exploitée sur plusieurs générations), deux types qu’il n’a jamais vus entrent et commandent des bières en l’appelant par son nom. Qui les a renseignés ? Un certain Dave que Shaney ne remet pas. A l’entrevue suivante, deux jours après, il apprend leurs noms : Pete et Turner. Ils prétendent travailler pour la société Stovin, une nouvelle venue dans le ramassage d’ordures. Ils veulent faire signer un nouveau contrat à Shaney. Mais celui-ci n’est pas demandeur, vu qu’il est chez Ecomolos (Eco pour tout le monde, mais rien à voir avec Umberto). D’ailleurs, le tarif proposé par Pete et Turner n’est pas spécialement avantageux. Puisqu’ils insistent lourdement, Shaney les prie de dégager. La situation fait irrésistiblement penser au refrain « J’étais tranquille, j’étais peinard… » et, on connaît la chanson…
Ayant lu récemment Work (1977), le tout premier roman du même Stephen Dixon, je me suis souvenu que je projetais depuis longtemps de relire Ordures (1988) dont je gardais un excellent souvenir. A juste titre, puisqu’il s’avère meilleur, alors que les deux romans se passent dans le même milieu que l’auteur connaît bien pour y avoir travaillé. Ici, son inspiration l’amène à disséquer la confrontation entre des individus aux comportements de type mafieux, avec un homme qui cherche juste à exercer son métier. Son seul vrai défaut est d’être obstiné. Il ne veut pas traiter avec Stovin, alors même que toutes les personnes qu’il croise lui conseillent de collaborer.
Pete et Turner s’arrangent pour le menacer sans que Shaney puisse prouver quoi que ce soit. Au début, il croit à de l’intimidation, peut-être même à une plaisanterie. Mais quand les catastrophes s’enchainent, sa situation se dégrade progressivement, au point qu’il risque rapidement de devoir mettre la clé sous la porte. Il a beau se débattre comme un beau diable et déployer des trésors d’imagination pour assumer ses choix, tout se ligue contre lui. La narration est suffisamment bien faite pour qu’on ne puisse jamais décider s’il devient complètement paranoïaque ou si Pete et Turner manœuvrent de façon machiavélique et sans le moindre état d’âme, comme les pires des… ordures ! D’ailleurs, ces deux-là travaillent-ils réellement pour Stovin ou bien agissent-ils pour leur compte ?
Quant au style, il peut surprendre, car on sent que Stephen Dixon ne recherche pas la séduction de belles phrases bien travaillées, mais plutôt un style direct et cru qui correspond à ce qu’il décrit. L’auteur entre bien dans la peau de son narrateur. Et il accentue cet effet en délivrant son dialogue mental quasiment d’un jet continu. Pas de découpage sous forme de chapitres, tout juste quelques sauts de lignes. Quant aux dialogues, ils accentuent régulièrement l’absurdité des situations toujours défavorable à Shaney. Enfin, la dernière phrase est un petit chef-d’œuvre mettant en lumière la raison principale pour laquelle Shaney enchaine les emmerdes. On devine vers quoi il court.