Encore et toujours la Grande Guerre, Paroles des poilus est un ouvrage paru en 1998 à la suite d’une initiative de Radio France qui avait lancé un appel à la population pour envoyer des lettres de poilus. Cette réédition pour le centenaire s’inscrit dans une démarche mémorielle forte : restituer la voix des combattants à travers leurs propres mots, loin des discours officiels ou des reconstructions littéraires.
Après la réception de près de huit mille lettres, le livre propose une sélection organisée selon un découpage particulier : une brève présentation de chaque auteur (origine, situation familiale, sort final), suivie de la lettre elle-même. Ce choix apporte un contexte minimal avant la lecture, ce qui est appréciable. Les lettres sont ensuite classées par saison, du premier été au dernier automne. Ce parti pris peut sembler poétique, mais il brouille parfois la chronologie : on peut lire en hiver une lettre datant de mai, ce qui crée une dissonance. Un classement par année ou par période aurait sans doute mieux servi la compréhension historique.
L’impact émotionnel est indéniable. Ces lettres, authentiques et écrites dans l’urgence, transmettent une vérité brute. Ce n’est pas de la fiction, mais une parole qui vient des tripes. On ressent la peur, la lassitude, la colère, la tendresse parfois. Le recueil offre une diversité de situations : le soldat exécuté pour vol de poule, celui condamné pour avoir ramené ses hommes et accusé de désertion, qui commandera ses soldats lors de son exécution ; les appels à la croisade contre la barbarie allemande ; des lettres de soldats allemands également ; la guerre qui engendre l’alcoolisme ; le fantasme de la permission qui se heurte à l’indifférence des civils ; l’amertume de celui qui se bat pour protéger des gens qui l’ont oubliés. On découvre des hommes des deux côtés, broyés par la machine, la critique de l’arrière, des officiers privilégiés, de la presse, la peur de parler face au galon, la pluie, la boue, l’enthousiasme vite dissipé, l’absurdité qui s’impose. Les intellectuels se sentent isolés, entourés de médiocres, craignant de perdre leur esprit. Et puis ces testaments à ouvrir après la mort, ces derniers courriers qui résonnent comme des adieux.
Une question essentielle demeure : cette sélection est-elle représentative ? Le niveau d’écriture est souvent élevé, ce qui laisse penser que nous lisons une élite littéraire. Quelques lettres pleines de fautes rappellent que la majorité des poilus n’écrivait pas ainsi. Les voix absentes sont nombreuses : analphabètes, coloniaux, femmes. Ce biais est inévitable, mais il mérite d’être souligné. À cela s’ajoute la censure exercée par l’armée : les courriers étaient contrôlés, certaines informations supprimées, ce qui influence la tonalité des lettres conservées. Cette censure tend à lisser la violence, à atténuer la critique de l’arrière ou des officiers, et à maintenir un certain esprit patriotique. On sait que beaucoup de poilus se retrouvaient dans les récits de Genevoix (Ceux de 14), alors que La Peur de Gabriel Chevallier fut polémique, dérangeante, appréciée par ceux qui voulaient briser le mythe héroïque, rejetée par ceux qui voulaient préserver une mémoire patriotique. Ce recueil se situe entre ces deux pôles : il ne cherche pas à glorifier, mais il ne déconstruit pas totalement.
Ce qu’il faut retenir avant tout, c’est le devoir de mémoire. Même si cette sélection n’est pas totalement représentative de l’esprit des poilus, elle en demeure une part essentielle, saisie dans le vif du moment. Ces lettres nous rappellent que derrière les chiffres et les batailles, il y avait des vies, des voix, des hommes qui écrivaient pour ne pas disparaître.