Pour celles et ceux qui suivent l’actualité éditoriale, la rentrée littéraire constitue un événement – parce que les maisons avancent leurs pions dans la course aux prix d’automne, que beaucoup de bons livres sortent entre mi-août et octobre (pas forcément plus que le reste de l’année en proportion, à noter). Alors pour s’y repérer dans les 480 et quelques nouveaux romans français et étrangers qui paraissent, il y a plusieurs techniques : se renseigner dans LivresHebdo, éplucher les pages « à paraître » des éditeurs, suivre ses libraires… Pourquoi commencé-je ma rentrée littéraire avec Paul prend la forme d’une fille mortelle ? Il y a le titre, déjà, qui nous change de la tendance actuelle un peu tristoune aux mots seuls, puis les noms de Maggie Nelson et Eileen Myles en couverture qui donnent le ton : « hot », « wild », « culte », « cool »… J’aurais aimé joué en contre, mais Paul prend la forme d’une fille mortelle est tout ce qu’on nous en promet.

Faux roman d’apprentissage queer, il met en scène Paul Polydoris, étudiant de l’Iowa doté d’un pouvoir : il peut modifier son corps à sa guise et naviguer librement sur le spectre du genre, d’un pôle à l’autre, de Paul à Polly. La découverte de ce pouvoir n’est pas le sujet du livre, qui démarre in medias res, partant du principe que c’est un fait acquis, à la manière de l’Orlando de Virginia Woolf, référence évidente. Mais contrairement à Orlando, aristocrate so british du XVIIe siècle, Paul vit dans les années 1990 et tout ce qu’elles impliquent d’une vie queer underground, évoquant chez nous la Virginie Despentes des débuts : beaucoup de sexe décrit crûment, de musique, de fanzines, de drague et de bars plus ou moins miteux. L’action se déroule précisément en 1993, trois ans après Trouble dans le genre, et la question de l’identité et la performativité traverse tout le livre. Résolument anti-essentialiste, c’est une magnifique ode à la liberté : d’aimer, de baiser (ou pas, et selon de multiples modalités), d’exister, simplement.

Paul est sarcastique, dragueur impénitent, « prédateur » revendiqué (top ou bottom selon ses envies : « Paul pensa à son anus qui s’était ouvert comme une cathédrale, à l’odeur du mur et au sentiment de n’être que l’alliance de millions de particules cosmiques en suspension », p. 62) ; pourtant, quand il accompagne sa meilleure amie Jane à un festival lesbien dans le Michigan en tant que Polly (super chapitre 2), il rencontre Diane qui, semble-t-il, peut parler aux animaux, et dont il tombe amoureux. Il quitte l’Iowa pour venir la visiter dans le Massachussetts, puis se retrouve à San Francisco. Toutes ses pérégrinations sont autant d’occasions d’apprécier l’humour de Paul (et donc d’Andrea Lawlor) et ses connaissances sur le milieu queer dans toute sa diversité qu’il croque avec sarcasme mais beaucoup de tendresse. C’est un roman très drôle qui vous saisit au passage par la profondeur et la complexité des sentiments qu’on peut ressentir : les pages 118-123 où Paul conçoit la cassette qu’il va envoyer à Diane pour lui dire qu’il l’aime sont remarquables.

Et la mort de son premier amour, Tony Pinto, du VIH, révélée à la fin du livre, est déchirante.

Paul tiqua devant l’injustice de la chasse à l’appartement : il fallait un logement avec le téléphone pour avoir un logement avec le téléphone, tout comme il fallait un travail pour avoir un travail, ou de l’argent pour gagner de l’argent. Pire encore – il fallait un téléphone pour avoir un travail, l’appartement était donc l’élément le plus important, mais il fallait un foutu travail pour trouver un appartement. Paul sentit une critique acerbe du capitalisme monter en lui et commanda un latte hors de prix pour se changer les idées. (p. 240-241)

Malgré ses atours, Paul prend la forme d’une fille mortelle n’est ni un roman underground, ni un roman libertin : outre le haut-patronage de Virginia Woolf, on croise les Fragments de Barthes, Eileen Myles, « un firmament qui planait au-dessus des pages » (p. 346), James Baldwin, Jean Genet et Violette Leduc… Et Gertrude Stein, en exergue, qui explique la beauté du titre et de ce premier roman remarquable de maîtrise (peut-être un peu long) : « Les gens peuvent pour ainsi dire être créés par leur nom. Appelez quelqu’un Paul et il devient un Paul. » On sait bien que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde, alors disons-le sans ambages : Paul prend la forme d’une fille mortelle est un livre joyeux, réjouissant, jouissif, une déclaration tonitruante au queer et son sens de la liberté dont tout le monde ferait bien de s’inspirer. Un grand roman.

antoinegrivel
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le 3 sept. 2025

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Antoine Grivel

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