Critique de l'ensemble de la saga (spoil)
Dès les premières pages, le mystère de ce récit m’a happée. Sans être un véritable coup de cœur, les 6 tomes sont devenus pour moi un refuge familier, dans lequel je me glissais sans effort et qui éveillait facilement ma curiosité. Je ne savais pas à quoi m’attendre, ni même de quel genre il s’agissait : je me suis simplement laissée porter.
La famille
Il s’agit avant tout d’une histoire familiale sur fond historique, où l’on découvre en détail ses membres et ce qui se trame entre eux. D’abord un peu ennuyée par un ton que je trouvais fade, j’ai peu à peu vu le récit s’installer pour devenir presque un lieu familier, au point d’avoir parfois l’impression d’appartenir moi-même à ce clan. Les personnages, connus enfants, deviennent parents à leur tour, et les générations se succèdent. On prend plaisir à les voir évoluer et à s’y attacher.
Dans les premiers tomes, certains me semblaient trop caricaturaux (Mary-Love, le mari de Queenie et ses enfants). Mais à partir de la mort de Mary-Love, au milieu de la saga, l’évolution devient plus intéressante et nuancée : Miriam, toujours sèche, laisse parfois paraître une sensibilité et une forte capacité de travail ; Frances, discrète et soumise, finit par s'affirmer à la manière d’Elinor ; Grace passe d’enfant timide à jeune femme sociable et téméraire, etc. Les personnages semblent complexes et humains.
Cette famille se révèle finalement être parfois spéciale, notamment avec sa « tradition » consistant à se marchander les enfants, mais aussi par des événements inattendus dans l'intrigue. J’ai aussi aimé observer l’influence des uns sur les autres, la manière dont les enfants reproduisent ou détournent les schémas parentaux. La toxicité de Mary-Love, par exemple, continue d’imprégner les générations suivantes à travers Sister, Miriam ou Lilah, avec des effets qui varient selon les personnalités.
Le point qui m’a cependant refroidie concerne la redondance des personnages masculins passifs, qui ne posent jamais de questions et ne font qu'obéir aux femmes : Oscar, James, Billy, Malcolm, Tommy-Lee, et même les enfants hors de la famille. Et lorsque Grace décide de se passer des hommes, elle passe son temps à faire des commentaires misandres. Au début cela ne m’a pas dérangée, mais à force, tous les nouveaux venus se ressemblent, au point qu’aucun personnage masculin ne se distingue.
Certaines relations m’ont aussi paru incohérentes et instables. On nous dit par exemple que Billy est amoureux de Frances, puis qu’il se marie uniquement pour intégrer le clan Caskey, avant d’apprendre que la mort de Frances ne l'a même pas affecté. Tantôt un personnage est complètement paranoïaque et théâtral (Mary-Love qui fait une obsession de haine irrationnelle envers Elinor, alors que cette dernière est d'un tempérament agréable et toujours prête à aider ; Sister qui pète un câble à l'idée que son mari revienne, au point de s'aliter pour le restant de ses jours), tantôt ils ont l'instinct de survie d'une chaussette (Billy et Zaddie décident d'attendre tranquillement de se faire emporter et tuer par la crue annoncée, sans la moindre inquiétude).
Malgré ces faiblesses, le récit rend les situations et relations très prenantes. Il adopte le point de vue interne de tous les personnages, y compris celui des enfants, ce que j’ai beaucoup apprécié. Curieusement, le seul esprit qui nous reste fermé est celui d’Elinor, pourtant au centre du roman et de la famille. Durant toute la saga, je me suis demandé si elle ressentait réellement des émotions humaines ou si elle les imitait complètement. Elinor demeure insaisissable, à la fois froide et avenante, dirigeante, capable d’atrocités comme de gestes bienveillants, et elle a fini par être le personnage dont la mort m’a le plus touchée.
Le fantastique
Ici, le fantastique ressemble à la rivière : sombre, inconnu, dangereux, on y prête peu attention, mais il est proche et omniprésent. Elinor, créature surnaturelle infiltrée dans cette famille, s’impose peu à peu jusqu’à en devenir le cœur et la tête. Ambiguë, fascinante, elle captive sans cesse. On finit par ne voir que ses talents de cheffe de clan, oubliant qu’en une nuit, elle peut provoquer l'anéantissement de la ville entière.
Le fantastique met longtemps à se dévoiler, distillé dans des scènes éparses qui m’ont parfois donné une vraie sensation de vertige. J’ai beaucoup aimé cette atmosphère mêlée à l’eau de la rivière : tantôt horrifique du point de vue des victimes, tantôt tentatrice à travers le regard de Frances. C’est d’ailleurs dans l’arc centré sur elle que l’élément surnaturel devient le plus prenant, puisqu’on le découvre de l’intérieur, sans qu’elle comprenne ce qui lui arrive.
Il n’y a jamais d’explication nette, mais suffisamment d’indices pour nourrir des hypothèses. J'ai supposé que ces créatures d'eau ne peuvent enfanter que des filles, ce qui signifierait que leur population n'est constituée que de femelles et a donc besoin des humains pour se reproduire, ce qui expliquerait pourquoi Elinor connaît à l’avance le sexe des bébés. L’évolution de Frances, la découverte de sa nature et la naissance de ses enfants comptent parmi les passages qui m’ont le plus captivée. La rivière elle-même finit par ressembler à un personnage à part entière.
Ce qui m’a le plus déçue, et aurait pu me faire abandonner si le récit ne s'était pas amélioré, reste le manque de cohérence autour du fantastique. J’ai souvent eu l’impression que certaines scènes existaient uniquement pour produire un effet horrifique, sans logique pour les expliquer. Plusieurs personnages voient Elinor ou Frances se transformer sous leurs yeux, mais n’en parlent jamais ensuite. J’aurais trouvé plus crédible qu’au moins l’un d’eux doute, hésite ou craigne d’être pris pour fou, au lieu que tout reprenne comme si de rien n’était.
La mort de Geneviève m’a aussi laissée perplexe : Elinor affirme avec certitude qu’elle ne survivra pas au voyage, mais sa mort repose sur une accumulation de hasards qu'Elinor n'aurait pas pu contrôler (la pluie qu'elle a provoquée entraîne un accident de voiture, un rondin de bois s'échappe du chargement d'un véhicule pour exploser le pare-brise et décapiter Geneviève) . De même, la scène des bijoux qui tombent du plafond après l’inondation semble gratuite, sans véritable lien avec ce qui sera expliqué plus tard (le fantôme de l'enfant). L’idée de fantômes vengeurs qui se dévoile dans le dernier tome m’a semblé tirée par les cheveux et affaiblir la crédibilité des créatures aquatiques construites jusque-là.
La passivité des personnages atteint parfois l’absurde. Queenie prévient les autres personnages que le fantôme de son mari veut entrer dans sa maison pour la tuer, à cause des pièces jetées dans la rivière. Dès la première nuit où elle se retrouve à nouveau seule dans sa maison, on la retrouve assassinée, avec les dites pièces sur les yeux et la clef enfoncée dans la bouche. Et puis... l'événement n'est plus jamais mentioné.
Ces incohérences donnent parfois au récit un aspect superficiel, alors que l’évolution des relations humaines, elle, est riche et très vivante. Le concept de créatures de l’eau était passionnant, mais aurait gagné à reposer sur une base plus solide.
Conclusion
Ce récit immersif suit avec minutie l’évolution d’une famille en multipliant les points de vue de ses membres. Tapie dans ses sous-couches, la dimension fantastique imprègne l’ensemble et crée un univers unique qui me restera en mémoire. On traverse l’horreur, la colère, la tristesse, les sourires et les interrogations.
Si l’intrigue souffre d’un manque de cohérence, cela ne m’a pas empêchée de vivre l’expérience comme captivante, portée par des scènes aussi envoûtantes et mystérieuses que sa protagoniste principale. Le récit prend son temps, nous laisse nous installer, et devient selon moi de plus en plus intéressant au fil des tomes. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, c'est une histoire à la fois horrifique et étrangement réconfortante. Malgré de réels défauts, j’en recommande l’expérience.