Portrait de femme
8.1
Portrait de femme

livre de Henry James (1881)

Après Le Tour d’écrou du même auteur, que j’avais trouvé un peu tiède malgré une écriture de qualité, je me suis attaqué à ce roman avec une curiosité un peu méfiante. La surprise ne s’est pas fait attendre.


Sur le papier, nous sommes face à quelque chose de relativement classique. Une jeune Américaine, naïve, idéaliste, vive et éprise de liberté, se retrouve, par une série de circonstances, en possession d’une fortune qui va bouleverser son destin. L’argent, loin de la libérer, amplifie ses conflits. Le roman suggère que la richesse sans sagesse ni vigilance peut conduire à des pièges bien plus profonds que la pauvreté. Ce paradoxe est le moteur secret du livre, et James le pose avec une lucidité implacable dès les premières centaines de pages, avant que les conséquences ne se referment sur Isabel.


Car c’est bien le personnage d’Isabel Archer qui est le vrai sujet. Elle définit ainsi sa conception du bonheur : une voiture à quatre chevaux qui file vivement par une nuit sombre sur des routes invisibles. Cette image dit tout : la liberté comme mouvement, comme refus de voir où l’on va, comme jubilation dans l’incertitude. C’est précisément cet idéalisme, cette capacité à se raconter le monde de manière lumineuse, qui la rend vulnérable. Isabel épouse Osmond parce qu’elle est une idéaliste, non par masochisme. Il lui apparaît d’abord comme un homme capable de vivre sur un plan supérieur, en artiste au-dessus des contingences, et c’est cette illusion-là, pas un simple aveuglement, que James prend la peine de rendre crédible.


James ne dissimule pas au lecteur la noirceur du complot. On assiste à des scènes où Osmond et Madame Merle conspirent comme des antagonistes de mélodrame pour mieux piéger Isabel. Et pourtant, le roman ne bascule jamais dans le roman à thèse ni dans le récit moral. La manipulation reste humaine, presque compréhensible dans ses ressorts, ce qui est bien plus inquiétant. Madame Merle, figure centrale souvent sous-estimée dans les lectures rapides du livre, est peut-être le personnage le plus trouble du roman : complice froide, mais aussi femme broyée par les mêmes structures qu’elle contribue à maintenir. Elle est ce qu’Isabel aurait pu devenir avec moins d’argent et plus de résignation.


L’intérêt du roman ne réside pourtant pas tant dans l’intrigue elle-même que dans l’écriture de James. C’est là que le livre prend toute sa force. Il déploie une richesse psychologique impressionnante, disséquant les sentiments, les hésitations, les illusions et les mouvements intérieurs avec une précision rare. La conscience d’Isabel reste assez longtemps opaque, et ce que James tente de rendre, ce sont les vibrations de cette conscience, les impressions qui l’affectent, traduites par des tremblements corporels ou des ondulations sans support matériel distinct. Ces moments d’intensité particulière font l’essentiel du texte. On n’est plus tout à fait dans le roman du XIXe siècle tel qu’on le connaît clstoï. On est aux portes de quelque chose de plus moderne, presque proustien dans sa façon de traquer l’imperceptible.


Le roman vaut aussi par sa manière d’observer différentes figures féminines, toutes modernes à leur manière mais enfermées dans des cadres très contraignants. James n’attaque pas frontalement les charges sociétales pesant sur les femmes. La discrimination se manifeste surtout par intériorisation collective, par ce que les personnages ont fini par accepter comme naturel. C’est justement cette violence invisible, non déclarée, qui donne au roman son acuité. Henrietta Stackpole, journaliste américaine indépendante et volontiers agaçante, sert de contrepoint vivifiant au raffinement étouffant du vieux continent. Elle est la liberté américaine dans ce qu’elle a de bruyant et de non négociable, face à une Europe qui préfère les compromis feutrés.


Car James travaille avec beaucoup de finesse l’opposition entre le Nouveau Monde et l’Ancien Monde. L’Amérique y apparaît comme le lieu de l’élan, de la candeur, de la possibilité, tandis que l’Europe incarne le poids des mœurs, de la tradition, du calcul et du cynisme. L’Italie, et particulièrement Rome, devient un décor presque symbolique, magnifique mais figé, lieu de beauté autant que d’immobilité, décor idéal pour une captivité qui ne dit pas son nom.


La question qui hante le lecteur à la fin n’est pas de savoir si Isabel aurait pu faire autrement, mais comment elle a pu revenir. Et c’est précisément dans cette suggestion subtile que James fait d’elle quelque chose de supérieur : une femme qui tient la tête haute malgré tout, dont le retour n’est pas une capitulation mais peut-être la forme la plus intérieure et la plus obstinée de résistance. La fin ouverte donne toute sa puissance au roman. Retour à l’asservissement ou début d’une lutte plus profonde, James refuse de trancher, et cette incertitude est la marque de sa grandeur.


Un grand roman psychologique, d’une finesse remarquable, où le drame n’est pas tant dans les événements que dans la manière dont une conscience se débat avec ses propres illusions, et finit par choisir, même mal, ce qui lui appartient.

Gilead
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