Printemps de feu est un bouquin que Nabe écrit et publie dans la foulée immédiate de l'invasion unilatérale de l'Irak par les Étasuniens en 2003, geste rappelant celui d'Une lueur d'espoir qui, publié en novembre 2001, suivait également de très près son actualité génétique.


Dans Printemps, titre poétique ou herzogien s'il en est, Nabe aura l'occasion d'extrapoler depuis sa visite du pays au début des troubles une sorte d'autofiction à souffle biblique ayant pour vocation autant de fixer artistiquement l'image de cette actualité amenée à devenir historique que de questionner le statut de sa propre littérature, qu'il est en train de faire évoluer à cette époque-là.


Printemps de feu paraît effectivement à un moment de la chronologie artistique de Nabe où sa production va avoir tendance à alterner entre de la fiction éparse, de l'écriture plus pamphlétaire ou pourrait-on dire essayiste (comme Lueur évoqué plus haut) et une pratique de l'écriture de soi qui se pense dans le modèle du journal tel qu'il se pratiquait beaucoup au XIXe. À partir de là, Nabe va montrer l'envie, en partie en réaction face à la pratique envahissante dans la littérature blanche de l'autofiction, de brouiller ces cartes en fondant plus ou moins son activité de romancier et son activité de diariste dans une nouvelle voie en synthèse, volontairement contradictoire. Nabe va en gros proposer de partir d'épisodes de sa vie comme base qu'il va traiter de manière sciemment exubérante, littéraire, mythifiante, douteuse, en nous invitant à travers cette auto-célébration de soi à nous demander où est la part de réalité cachée qui confère son sens au spectacle biblique qu'il se plaît à exhiber dans son artificialité. Il retourne le contrat ordinaire de l'écriture de soi en passant avec le lecteur une sorte de contrat de suspicion. Nabe ne nous demande pas de le croire mais au contraire de le prendre à rebours pour re-séparer la manière dont il s'est plu à romancer le réel, pas dans la perspective égotiste de l'artiste qui se montre s'inventer mais plutôt parce que le cadre du « réel objectif » est menteur en lui-même et ne permet pas de mettre en valeur le poids symbolique des événements que Nabe cherche à décanter. L'exemple le plus flagrant de cela dans le roman restera sans doute un chapitre où Nabe prétend avoir été mis en contact avec Saddam Husein (ou un de ses possibles sosies, il se plaît à faire mine d'en douter) dans une petite villa de la banlieue de Bagdad où le raïs passe son temps à griller des poissons en matant des Coppola. Le chapitre est littéralement incroyable et toute sa rhétorique discursive tourne autour de ce fait. Nabe nous invite à une sorte d'évhémérisme du soi, démarche très intéressante, qu'il appelle à un moment du livre du « réalisme roublard ». J'aime beaucoup l'appellation, il passe vite dessus mais elle aurait pu devenir programmatique, et des ouvrages postérieurs comme les deux tomes des Porcs, L'Enculé ou L'Homme qui arrêta d'écrire me paraissent pas mal relever de cette esthétique, parachevée, qu'il commence à poser ici.


Cela dit, le livre m'apparaît quand même bien torché. Rarement l'écriture de Nabe n'aura semblé en tel pilotage automatique, l'intertextualité marquée avec les Mille et une nuits est d'une facilité hallucinante, les jeux de mot vaseux qu'affectionnent Nabe et que je tolère d'ordinaire m'ont bien cassé les couilles. Je trouve que Nabe sait d'habitude créer des personnages-galerie assez saisissants, capables en une scène et un décor qui leur correspond de produire beaucoup de sens, et ils apparaissent ici comme des esquisses brumeuses sans viande derrière – même si son apocalyptique nonce homosexuel m'aura fait marrer, je dois bien le reconnaître. Tous ces problèmes culminent autour du personnage de Shéhérazade, sorte de guide virgilienne (comme dans L'Homme là encore, qui semble ébauché ici en prototype maintenant que j'y pense) plus que reflet de la célèbre conteuse, que Nabe rêve d'enculer pendant une partie du roman. Cette écriture pornographique, qui est ce que j'aime le moins chez lui, atteint ici une lourdeur quasiment insupportable culminant dans un chapitre intitulé « sodomie chez Saddam » à deux doigts de me faire abandonner le livre complètement.


Finalement, le livre n'est peut-être pertinent à lire que comme outil pour des nabiens effrénés qui décryptent le système, ce qui est tout de même un assez triste rôle à dévoluer à une œuvre.

S_Gauthier
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le 24 juil. 2025

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