Nous sommes les oiseaux de la tempête qu'annonce la petite juive qu'on force à sourire

Ce court roman de Lola Lafon s'inscrit dans la collection "Une nuit au musée", où des auteurs et autrices sont amenées à écrire un texte après avoir passer une nuit au musée (de leur choix me semble-t-il).


Lola Lafon fait le choix de ne pas aller dans un musée d'art mais dans l'Annexe. Musée/lieu de mémoire, mémoire qui "ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille". Et c'est souvent la grande force des romans de Lola Lafon, savoir s'abandonner à son sujet, se laisser assaillir par ces thèmes.


Ici, il va être question d'Anne Frank. Propulsé égérie de la Shoah par ceux que ça arrange bien d'en avoir une vision idyllique et naïve, Lola Lafon lui permet de refaire exprimer sa voix, sans censure ni sélection de ce qu'on laisse sortir de son journal et de sa vision d'artiste. Personnellement je n'avais que l'image d'Épinal qu'on nous a laissé. Cette remise en lumière est donc salvatrice et performe ce que peut être le devoir de mémoire.


Mais une fois cette honnêteté de redonner sa voix à Anne Frank, Lola Lafon nous invite alors à une réflexion sur ce qu'est l'exercice d'écriture, puis celui de lecture. Et ce que cela dit de nous, écrivain ou lecteur, de notre identité (ici pour Lola Lafon, de sa judéité, évoquée pour la 1ere fois à ma connaissance), de notre mémoire, de ce que l'on en fait.


Nous savons. Nous avons vu les images de tous les massacres, nous avons assisté à tous les conflits, comme à un spectacle. On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas ; on pourra dire qu'on ne savait pas que faire de ce qu'on savait. On pourra dire l'impuissance qui nous saisit, qui nous écrase, plus on sait et moins on peut. Ce dont on est témoin est semblable à une question qui nous serait adressée. Nous pouvons choisir de l'ignorer. Je n'ai rien fait, clament les enfants qu'on accuse injustement. Je n'ai rien fait, savent les adultes qui passent leur chemin.

En si peu de pages, Lola Lafon balaye tous cela: Anne Frank, ses différentes versions, la version de Lola Lafon, l'identité de l'écrivain, du lecteur, du sujet. La mémoire et son poids, démultiplié surtout quand elle est tue.


Et alors qu'on pense avoir du mal à lier tout ça, Lola Lafon nous surprends avec une anecdote si personnelle qu'à la lumière du roman elle devient universelle. Je me suis retrouvé au milieu de mon salon, les larmes aux yeux, en connexion avec une autrice que je n'ai croisé qu'une fois, à comprendre la singularité et l'universalisme d'un sentiment qui n'a pas de mots pour être décrit, y compris en roumain.


Cette résonnance, cette émotion, cette mémoire d'un souvenir commun qu'on est le seul à avoir vécu et que pourtant Lola Lafon décrit si bien et qui parlera à tant: n'est-ce pas cela, la grande littérature ?

Homegas
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le 28 oct. 2022

Modifiée

le 28 oct. 2022

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