Alors voilà, j'ai lu ce livre parce que la préface de Nicolas Mathieu m'a littéralement épaté, et aussi parce que je connaissais quelques livres de Jean Giono qui n'a pas son pareil pour décrire sa Provence avec un lyrisme qui laisse rêveur tant sa prose est riche et imaginative. Mais il ne faut pas s'y tromper, en ce sens la lecture du quatrième de couverture peut être trompeuse parfois, car Giono est bien plus qu'un écrivain-poète, chantre d'une Nature et d'un paradis perdu, et en ce sens la préface de Nicolas Mathieu est lumineuse pour se rendre compte de la réalité de la personnalité de l'écrivain et de son œuvre.
Dans ce roman, on est pris dès le début dans un climat rude et triste - sans être amer -, mais d'une tristesse qui n'exclut pas l'espoir... Ainsi, avec la venue d'un troubadour acrobate de son état qui n'était attendu que par celui qui l'attendait dans son cœur, cela va occasionner un changement dans la vie de cette communauté de paysans où règne la rudesse d'une vie emplie de lassitude et d'un certain mal de vivre. Avec Bobi, cet acrobate qui va se faire accepter et adopter, c'est tout l'environnement qui va s'en trouver changé et réenchanté, mais il s'agit ici d'un réenchantement réaliste, pas d'un d'un de ceux sortis des contes de fée avec des recettes et des baguettes magiques. Petit à petit les gestes du quotidien, les décisions nouvelles ou que personne n'avait jamais osé prendre, le rapport à l'argent, aux animaux, à la nature va changer, les étoiles, les narcisses, un cerf, des biches, des moutons, des semailles, un métier à tisser vont faire se réunir la petite communauté du rude plateau de Grémone autour d'un projet commun qui n'est pas sans faire penser à un idéal commun(iste), "Tous pour tous", la joie revient mais comment faire en sorte qu'elle s'installe sans plus jamais partir?.. Les sentiments et les frustrations vont se faire jour, les attirances et les contraintes, les interdits, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas - ou pas encore... et le contentement ne pourra pas toucher tous les membres de la communauté de façon égale, Bobi a rallumé la flamme de l'espoir, de la beauté d'un quotidien que l'on croyait perdu à jamais, la flamme du désir aussi chez certaines, et le roman va peu à peu s'acheminer vers un drame qui m'a stupéfié vers la fin du roman, alors on a envie d'en savoir davantage, de se dire que cela ne va pas marquer un point d'arrêt, d'autant qu'il reste encore quelques pages, et c'est un nouveau drame qui laisse l'impression que tout est en train de s'effondrer, mais cette conclusion est précédée d'un long monologue qui résume finalement assez bien notre condition d'être humain : inconscient de notre propre rôle, de notre valeur et de la place parfois (trop) importante que l'on peut tenir vis à vis des autres, mais trop conscient de nos propres limites et de nos failles qui finissent par occulter notre propre estime, pas toujours facile de vivre avec soi-même dans ces conditions... le lyrisme de Giono est parfois difficile à suivre et ses descriptions paraissent un peu longues au fil des pages tant on aimerait que les intrigues naissantes entre ses personnages soient plus rapidement développées, le vocabulaire extrêmement riche et précis (animaux, végétaux, phénomènes naturels) est aussi parfois difficile car ce roman est aussi un roman contemplatif, mais il s'agit ici d'une contemplation sans mièvrerie aucune, tant la réalité de la nature, des animaux et des hommes est parfois dure, sombre, voire blessante et dérangeante. Giono est un chantre et un poète éclairé, pas un doux rêveur, c'est aussi en cela que réside toute la force et la valeur de ce roman qui a aussi une portée philosophique, car tout au long des pages et des chapitres se pose cette question qui se trouve au coeur de la vie des hommes : qu'est-ce donc que la joie, comment la faire (re)naître et surtout comment faire pour qu'elle demeure ?