Ce matin, c'est le grand gel et le silence. C'est le silence, mais le vent n'est pas bien mort ; il ondule encore un peu de la queue contre le ciel dur. Il n'y a pas encore de soleil. Le ciel est vide ; le ciel est tout gelé comme un linge étendu.
Regain — troisième volet de ce qui est appelé la « Trilogie de Pan » — est le premier roman de Jean Giono datant d’avant-guerre que je lis. D’où mon étonnement à me plonger dans une œuvre à l’ambiance finalement assez chaleureuse et optimiste, se distinguant de l’atmosphère sombre de ce qui viendra durant la seconde moitié des années 1940 et dans la décennie 1950, où la croyance en l’être humain est très loin de dominer.
Il y a quand même déjà du futur Giono, car, sans être aussi opaque qu’Un roi sans divertissement ou Les Âmes fortes, l’auteur cultive volontiers l’ambiguïté — notamment autour du personnage de la Mamèche. Reste que, globalement, cette œuvre est beaucoup plus accessible au commun des mortels que la plupart de ses livres publiés après le deuxième conflit mondial. L’action, dans les grandes lignes, reste claire.
Sinon, globalement, la prose — sublime — se fait lyrique, le ton est volontiers panthéiste, exalté, porté par une vision quasi mythologique de la nature et du paysan. En effet, on n’a pas l’impression de voir des personnages devant une toile de fond, évoluant dans un cadre. Mais plutôt celle d’un univers dans lequel chaque élément est un être vivant à part entière : le moindre chemin, le moindre coup de vent, le moindre cours d’eau.
La Provence y est aride, venteuse, solitaire, rude et austère. Mais quand on l’accepte comme elle est, et que l’on n’essaie pas de la changer, elle vous le rend bien. Elle vous intègre dans son âme. Et, finalement, avec ce qui paraît peu, mais qui est beaucoup, c’est-à-dire l’essentiel (une maison en ruine que l’on retape, un champ qui permet d’y faire pousser du beau blé, un four qui cuit du bon pain, une chèvre qui offre du bon lait !), on trouve le bonheur.
Le vrai, c'est qu'ils ont soifs d'être seuls dans leur silence. Ils ont l'habitude des champs vides qui vivent lentement à côté d'eux. Là, ils sont cimentés, chair contre chair, à savoir d'avance à quoi l'autre réfléchit, à connaître le mot avant qu'il ait dépasse la bouche, à connaître le mot quand on est encore à le former péniblement au fond de la poitrine. Ici, le bruit les a tranchés comme un couteau et ils ont besoin, tout le jour, de se toucher du bras ou de la main pour se contenter un peu le cœur.
Pas d’ambition sociale, pas de course au progrès, pas d’obsession de la possession, juste le nécessaire. Pas de grandes interrogations philosophiques quant à son propre moi. On se contente d’agir et d’aimer. En fait, ce qui fait que cette courte œuvre, ne s’embarrassant pas de superflu, est précieuse, c’est que, par les valeurs qu’elle partage, elle est hors du temps. Et dans un temps de plus en plus saturé de vitesse, d’urgence, de superficialité et de matérialisme, ça fait sacrément du bien.