Plus de quarante ans après, le quinquagénaire que je suis devenu a décidé de replonger dans la lecture de "Sacrées sorcières!" ce roman-jeunesse qui l'avait impressionné lorsqu'il avait à peine dix ans. Et ce qui frappe d'abord, c'est que ce roman refuse la structure classique des contes modernes pour enfants. Dans beaucoup d'histoires contemporaines, le héros retrouve son état initial : le sort est annulé, le méchant est vaincu et l'ordre du monde est rétabli.
Ici, Roald Dahl refuse cela.
Le narrateur de l'histoire reste une souris jusqu'à la fin (ou presque) et ne redeviendra jamais un humain. C'est un choix narratif particulièrement audacieux pour un livre destiné à la jeunesse. Quand on est enfant, cela peut nous sembler étrange ou même injuste. Mais quand on le relit adulte, on comprend que c'est précisément ce qui donne au roman toute sa profondeur.
Il ne faut pas oublier que le héros est un enfant orphelin. Ses parents meurent dans un accident de la route avant même que débute l'intrigue. Et du coup, il s'agit pas seulement d'un garçon qui se retrouve changé en souriceau mais aussi, et surtout, d'un enfant qui a déjà perdu son monde. Sa grand-mère est le dernier être auquel il est profondément attaché. C'est probablement pour cela qu'il accepte son destin avec une sérénité étonnante.
En outre, la question de fond posée par le livre serait plutôt : qu'est-ce qui fait que nous sommes nous-mêmes ? Le corps ? L'apparence ? Ou bien la conscience, les souvenirs et les liens affectifs ? Même changé, le garçon reste ce qu'il était depuis le début : il pense, il parle, il aime toujours sa grand-mère et conserve sa personnalité. Seule, son apparence a changé, mais pas son identité profonde.
La relation grand-mère / petit-fils est d'ailleurs exceptionnelle. Et je pense que c'est le véritable cœur émotionnel du livre. La grand-mère n'est jamais présentée comme une vieille dame fragile. Elle est courageuse, drôle, intelligente, parfois complètement extravagante. C'est elle qui agit, élabore des plans et qui entraîne son petit-fils dans l'aventure. Leur relation est fondée sur une confiance absolue. Et leur dernière conversation, au coin du feu, parle non seulement de la mort, mais de l'acceptation de la mort. Sans pathos, ni tragédie mais avec une tendresse immense. C'est sans aucun doute l'aspect qui m'a le plus marqué.
Parce que l'on a un garçon qui comprend qu'il vivra environ aussi longtemps que sa grand-mère. Mais loin d'en être triste, il s'en réjouit. Parce qu'il ne veut pas vivre sans elle. La scène pourrait être terrible, et pourtant elle est pleine de douceur.
En résumé, je dirais que "Sacrées sorcières!" est moins un roman sur des sorcières que l'histoire d'un enfant qui découvre que l'amour, la fidélité et les liens humains comptent davantage que l'apparence ou même le destin, et c'est précisément parce que Roald Dahl refuse le "happy end" classique que son livre continue de toucher profondément les lecteurs même lorsqu'ils deviennent adultes.