Sidérations
7.4
Sidérations

livre de Richard Powers (2021)

Dans les yeux de ceux qui ne voient pas le monde comme les autres. De ceux qui ont fait un pas de côté, depuis la naissance. Non par choix, mais parce qu'ils sont ainsi, hors de la bulle socialement acceptable. De plus en plus, nous nous interrogeons sur l'idée même de société ; de fédérer au groupe. Qui sont ces marginaux qui tremblent à l'idée de mener une conversation avec un comparse ? Sont-ils mieux ou pire que les bavards, les amoureux des autres ; sont-ils misanthropes ou, au contraire, comme j'aime souvent à le dire « devenus misanthropes, car philanthropes déçus. »


Sidérations ne tient pas l'essentiel de sa beauté sur cette question. Il y coule aussi les arbres et la végétation, la peur d'un monde qui se délite sous les doigts ensanglantés des abattoirs, des multinationales et des politiciens plus globalement, qui courent vers la productivité à défaut de l'humain. C'est lourd, sidérant n'est-ce pas, comme sujet. Et puis... Richard Powers avec cette voix de conteur, avec la fluidité d'un texte écrit du point de vue d'un père et dont la voix du fils et des autres surgit en italique, comme des corps flottants dans ce monde où il avance où il tâtonne pour sauver la conscience de son enfant. Jamais de mot précis n'est posé sur le mal qui ronge le jeune Robin, mais on devine. Il suffit de soulever quelques termes scientifiques et...


Est-ce un mal d'être autre ? Que peuvent-ils réellement, ceux qui ont au coeur et à la conscience une ouverture différente, l'envie de forger des mondes neufs où leur regard de bleu et d'argent y décrypte la beauté des coraux et des dessins de poissons naïfs faits à l'aquarelle...


La fin du livre sur lequel nous retenons notre souffle, sur lequel on se tend tout en se laissant paradoxalement ballotter par le père. Et cette relation père/fils justement, si touchante et grinçante. Car il y a dans l'attitude de l'enfant un piquant et une vivacité qu'il faudrait insuffler au père. Il y a dans le père le pouvoir qui manque à celui qui a huit ans. Il y a aussi la mère, quelque part, si loin et si présente. Un fantôme qui enveloppe tout le récit donne un ton qui frôle la science-fiction ou le fantastique.


Tout le monde ne pourra aimer une telle histoire. Certains seront troublés par l'évocation folle de mondes lointains ; une planète où l'on vole comme des oiseaux, où les fleurs sont immenses ; des pierres dans lesquelles il existe des êtres nouveaux ; la mère perdue dans la voix du fils, dans ses attitudes, comme s'il était possédé.


Sidérations fonctionne dans sa transmission. La lecture puissante (selon celui qui lira) reprendra tout son souffle dans l'échange. Des discussions dans lesquelles on réinventera le monde, l'oeil porté dans le ciel ; on ne sera pas d'accord, parce que les questions climatiques et futures sont le noyau de nouveaux débats. Mais c'est ça qui est beau et porteur d'espoir. Tant que l’on aura en soi l'envie de se remettre en question. Comme Robin, le corps tremblant de tout changer, la rage d'être plus que simplement un corps unique. Tout plutôt qu'être le père-loque... Le père-abandon... Le père-fade...


Un jour, un enfant pâle aux cheveux de feu apparaît sur le sentier où l'écrivain marche. Lui qui faisait face à la page blanche, lui qui s'inquiétait du ton que prenait son histoire, voilà qu'un feu follet amenait de nouvelles possibilités. C'était ça oui, un enfant qui marche pieds nus sur les pierres, qui prend délicatement la mesure d'une fleur en bord de chemin. C'était ça oui... Et c'était à couper le souffle.


-> Critique publiée ici, aussi.

SPDD
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le 29 nov. 2021

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