Mina Costa, une assistante maternelle marseillaise, apprend que son fils Rafaël âgé de dix huit ans est en garde à vue. Elle confie à une écrivaine, la mère de Lucas, l’un des enfants qu’elle garde, les journaux intimes de son fils, en lui demandant de les lire et de les réécrire, en allégeant le texte de façon à le rendre plus abordable. En découvrant le contenu du journal, la narratrice bouleversée retire son fils de chez la nourrice, et se plonge dans ses souvenirs d’enfance : qu’est devenue Laura sa meilleure amie, disparue vingt-cinq ans plus tôt sans plus lui donner de nouvelles ?
La narratrice a hésité à refuser la demande de l’assistance maternelle, elle aurait pu fermer les yeux sur ce qu’elle a lu dans les carnets intimes. Mais ce texte résonne en elle, réveille des souvenirs et s’insinue insidieusement dans son quotidien au point que les rapports avec son mari se tendent. La narratrice s’implique plus que de raison dans la vie de Mina et de Rafaël, comme si elle avait elle aussi quelque chose à sauver. Les questions se succèdent, la tension monte crescendo car les plaintes affluent contre Rafaël, des enfants dont l’animateur s’occupait l’accusent de gestes déplacés. Mais les faits sont-ils avérés ? Le doute est un ogre vorace qui contamine le moindre espace… Ce carnet à l’écriture soignée, à la calligraphie appliquée, n’est pas une preuve en soi mais insinue des choses si horribles que l’on ne peut en faire abstraction lors du procès… Qui est Rafaël? Est-il un cas unique, ou le produit d’une société désaxée? De la difficulté d’être juré d’assise face à un tel « spécimen »… L’absence, le vide laissé par Laura vingt-cinq ans plus tôt, prend de plus en plus de place dans l’esprit de la narratrice. Son amie d’enfance était devenue distante pourtant, comme brisée par un événement passé sous silence. La narratrice qui n’était pas dans la confidence n’a pas compris que son amie la laisse sans nouvelle. Les questions sans réponse se succèdent, jusqu’au procès de Rafael grâce auquel la narratrice atteindra une part de vérité.
La construction narrative de ce roman est remarquable : les chapitres courts alternent narration à la première personne, extraits de carnet intime, procès verbaux d’audition. Il se construit autour de plusieurs genres : suspense psychologique, réflexion littéraire et récit judiciaire. Dérangeant et exigeant, Spécimen aborde les thémes difficiles de la pédocriminalité et du traumatisme. Les romans qui abordent ces sujets me semblent essentiels : celui-ci par sa richesse soulève de nombreuses questions, qui restent en suspens, pesantes et sombres sur les travers de notre société. Un roman brillant que je vous recommande. Merci aux Editions Grasset via Netgalley pour cette découverte.