Ouvrage rédigé en 1931. Curzio Malaparte, pseudonyme choisi en opposition ironique à Bonaparte, comme pour conjurer un mauvais destin. Un livre qu’il dira lui-même détester tant il lui aura valu des ennuis, jusqu’à l’emprisonnement, mais aussi un succès durable.
Interdit dans de nombreux pays, l’essai est aussi dangereux que fascinant. Dangereux parce qu’il explique concrètement comment réussir un coup d’État dans un État moderne. Fascinant parce qu’il donne en creux les moyens de s’en prémunir.
La thèse centrale est simple et redoutable. Il ne suffit plus de faire une révolution ou de prendre le Parlement, trop bien défendu par l’armée et la police. Le véritable levier se situe ailleurs, dans la maîtrise des infrastructures techniques. Quelques groupes réduits, disciplinés et parfaitement formés peuvent suffire s’ils savent neutraliser les points névralgiques du système. Électricité, communications, transports. En paralysant ces réseaux, c’est l’État lui-même qui se retrouve immobilisé. Car la foule est moins organisée, ne passe pas forcément à l’action violente et agit davantage sous le coup de l’émotion que selon une méthode. On peut le voir, par exemple, dans l’échec des Gilets jaunes comme tentative de mouvement structuré.
Malaparte illustre cette mécanique à travers plusieurs exemples. La Russie d’abord, où il attribue à Trotski l’invention du coup d’État moderne, avant de montrer comment Staline en tire les leçons et verrouille le système. L’Allemagne et la Pologne ensuite, où les élites restent aveugles face à ces nouveaux modes d’action, aussi bien en attaque qu’en défense. À l’inverse, Mussolini apparaît comme celui qui comprend parfaitement les règles du jeu et avance méthodiquement pour éliminer les contre-pouvoirs.
Le détour par le 18 Brumaire de Napoléon est éclairant. Cette volonté de rester dans une apparence de légalité résonne fortement avec les prises de pouvoir du XXe siècle. On pense évidemment à Hitler. À cette lecture, je me suis également dit que le parallèle avec Pétain, dans cette bascule opérée au nom de la légitimité et de l’ordre, présente de fortes similitudes avec celle de Napoléon.
Au final, un essai aussi dérangeant que salutaire. Comprendre les mécanismes du coup d’État moderne, c’est déjà commencer à s’en défendre. Une lecture qui rappelle que la liberté ne tient pas seulement à des principes, mais à des équilibres fragiles qu’il faut savoir protéger.