L'attachement pour John Steinbeck pour les classes sociales les plus miséreuses transparaît dans chacun de ses ouvrages. Mais il ne se traduit jamais aussi bien que dans Tendre jeudi.
Tendre jeudi est une sorte d'ode à ces classes sociales délaissées, effrayantes et marginales. Car c'est bien là, dans ce petit groupe d'amis sans argent ni avenir que se trouve l'humanité. Ce sont eux qui perçoivent la détresse de Doc, puis son absence ; ce sont eux qui perçoivent l'attachement de ce même personnage pour Suzy, pauvre jeune femme qui semble avoir tout perdu dans sa vie ; ce sont eux qui, sans rien, donnent tout pour leur ami qui a pourtant plus qu'eux.
Les pages se tournent sans résistance, et, encore une fois, John Steinbeck nous laisse profiter de ses croquis de la Californie, mais surtout de son combat contre l'oubli des plus pauvres. Car ce sont ceux qu'on oublie qui manifestement n'oublient pas les autres, ce sont eux le salut et le futur de l'homme : car ce sont eux qui peuvent encore nous sauver de la déshumanisation, c'est-à-dire de la surconsommation, de l'opulence égoïste et de la fascination pour l'argent.
On y retrouve d'ailleurs les réflexions pleines d'humour de Steinbeck pour l'ensemble de ces sujets. Des réflexions sur le bonheur, sur la religion, sur la propriété... Des réflexions mordantes, acerbes et pourtant si légères. Des réflexions tellement fines qu'elles en deviennent incisives. Et le tout, toujours, avec cette plume si désarmante. Une plume qui permet de côtoyer les plus grands (mais Steinbeck n'est-il pas l'un des plus grands parmi les plus grands ?) mais qui se met au service des plus petits ; une plume qui prend l'élégance des plus hauts, pour s'exprimer comme les plus bas ; une plume qui perfore la bulle sociale des plus fortunés pour déverser les attentes des plus défavorisés.
En ce sens, Tendre jeudi est certainement l'œuvre la plus humaine de Steinbeck.