Terres maudites est un roman guyanien publié en 96 par David Dabydeen. Il a pour ambition de peindre la manière dont, dans la Guyane britannique de la fin du XIXe, l'abolition de l'esclavage au sein de l'empire conduit au besoin de remplacer la population afro-caribéenne rétive par des travailleurs indiens plus malléables, les Coolies. Suivant la trajectoire de quatre personnages principalement (un couple de jeunes Indiens immigrés, un Coolie métisse déjà sur place et une femme noire descendante d'esclaves), le roman va montrer comment le système colonial se structure grâce à la mise en concurrence des minorités entre elles, tandis que les Blancs semblent bien distants de cette histoire sur laquelle ils pèsent dans les coulisses d'un théâtre d'ombres.
Terres maudites est un roman violent et fréquemment agressif pour son lecteur, qui pourrait presque sembler pour l'observateur non averti recourir à de l'essentialisme racialisant, si l'origine même de l'auteur ne devait nous priver de cette hypothèse. Je m'attendais à un roman centré sur le Guyana et plus du premier tiers du récit sera consacré à mettre en scène le couple de protagonistes dans une Inde paysanne et arriérée, où le massacre ethnique accompagné de viol en réunion côtoiera allègrement les abus entre femmes assez complaisamment illustrés. Il est notable de remarquer qu'à ce moment de l'intrigue, déjà, c'est le portrait d'une femme qui domine totalement son partenaire, dans le sexe comme dans la vie, qui intéressera l'auteur, et qui provoquera ensuite la migration des deux. Mais, déjà, c'est un personnage brumeux de recruteur (indien mais travaillant pour les Anglais) qui sera chargé par l'auteur de la fonction d'introduire auprès de la population miséreuse la propagande pour ce nouvel Eldorado que constituerait la Guyane britannique, et c'est le même qui motive les Hindous du roman à massacrer leurs voisins musulmans sous couvert de la progression du colonialisme britannique qui s'appuie sur ces tensions inter-communautaires, quand il ne les crée pas directement, pour se mettre en place.
Quand le roman vient ensuite planter ses piquets dans le lieu principal de son action, la Plantation Albion (dont le nom dit tout), les violences internes à la communauté indienne qui faisait le sujet premier du roman sont mises au carré dans la confrontation organisée entre la population noire et la population des Coolies. Le propriétaire de la plantation, Gladstone, n'apparaît directement à peu près jamais dans le récit mais c'est bien toutes ses actions (et celles, rappelées, de ses ascendants) qui poussent les personnages miséreux de noirs et d'Indiens à commettre différents abus les uns sur les autres, dont certains iront jusqu'à des avortements forcés. La poétique du roman, en bref, consistera à forcer un coup de loupe inconfortable sur la manière dont l'impérialisme se maintient en cultivant par touches plus discrètes que les coups de fouet la haine entre les populations rangées, pour qu'elles s'auto-régulent dans la concurrence raciale.
Le roman, dans sa stylistique, a une manière intéressante d'articuler formellement à son écriture cette thématique et cette lecture ; marqué par beaucoup de dialogues ou de sortes de monologues intérieurs en flux de conscience, il est rédigé dans un anglais argotique et cuisiné qui sert de langue franque à nos personnages de cultures différentes. Par là, David Dabydeen fait de l'anglais guyanien qu'il emploie lui-même un espace ambigu, à la fois lieu et corps de l'exploitation impérialiste à laquelle sont soumis les personnages mais aussi terreau dans lequel ils plantent leur possibilité de résistance. Le personnage tragicomique de Krampta, Coolie né dans la colonie, mais créolisé par sa fréquentation des noirs et des Amérindiens, incarne tous ces paradoxes dans une forme de brisure multiple de l'identité qui le pousse à errer comme un spectre tantôt malfaisant et tantôt pathétique sur la fin du roman. Ces dialogues peuvent sembler difficiles à lire parfois, caractérisés notamment par leur absence de déterminants ou leur absence de flexion temporelle, qui tend à écraser toutes les générations, à les concaténer en une instantanéité de l'expérience de la résistance dont la langue elle-même broie. Ce travail sur l'oralité expressive et brutale du langage est probablement ce qui m'a le plus convaincu dans le livre.
David Dabydeen est violent avec ses personnages comme avec ses lecteurs, en refusant de nous faire de la colonisation de ce territoire (mais de toutes au-delà) un conte manichéen de résistance contre le mal. Il montre la manière dont la domination se crée et se maintient lorsque l'on arrive à pousser des faibles à se violenter entre eux pour capter les miettes du maître.
Est-ce que la poésie ultimement créée par la conquête d'une langue qu'on retourne comme un gant quand elle se faisait joug obligatoire permet de compenser l'amertume du constat ? Sans doute pas, et le récit n'a guère de porte de sortie optimiste à nous faire désirer au-delà d'une machine narrative qui va détruire l'essentiel de son personnel romanesque. Mais à défaut on aura témoigné que ce parler existe.