Une couverture rose pâle avec un beau sens du minimalisme et de la sobriété, notamment à travers la typographie, une photo en noir et blanc, comme découpée aux ciseaux par des mains un peu maladroites, rectangulaire de l’autrice suivant humainement la géométrie d’ensemble. Un style qui énonce sans ostentation : « littérature scandinave féminine du XXᵉ siècle ». Très beau travail de Christian Bourgeois éditeur. Il y a un proverbe qui dit qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture. L’heureux hasard des rayons d’une librairie dijonnaise me porte à croire qu’il est bon de faire quelquefois une entorse à cette règle. Auparavant, je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam l’écrivaine danoise Tove Ditlevsen. Maintenant, je suis heureux que cela ne soit plus le cas.
En effet, j’ai été captivé par cette autobiographie en trois tomes, intitulée La Trilogie de Copenhague, suivant simplement le schéma chronologique : « Enfance », « Jeunesse » et « Dépendance ». Avec un style limpide et vif, sachant exprimer des sentiments complexes avec une épure et une clarté remarquables, tout en s’autorisant parfois un peu de poésie (notre femme de lettres était aussi une poétesse… visiblement aussi talentueuse avec le vers qu’avec la prose ; j’ai pu le constater vu qu’elle intègre quelques-unes de ses compositions dans son œuvre !), elle nous embarque, sans fard, sans le moindre embellissement, dans son existence, de son enfance jusqu’aux premiers instants avec son futur quatrième et dernier mari (celui qui aurait dû être le bon !).
Elle nous raconte d’abord les premières années que sa mémoire a retenues (on débute à la toute fin des années 1910 !), gamine évoluant dans un milieu ouvrier — entre une mère au foyer rude et un père distant, souvent au chômage —, aspirant à un ailleurs, en étant d’ores et déjà attirée par l’écriture, devant dès l’adolescence enchaîner les petits boulots pour ramener du pognon dans le logement familial. Avant de prendre son indépendance et de s’élever socialement, par son talent d’artiste, mais aussi par un premier mariage raté (la fidélité n’était pas son truc !). Il se trouve que cette dernière période correspondait aussi à l’occupation de son pays par les nazis , mais elle était tellement emportée par son ascension que ce n’est décrit que comme un bruit de fond, avec, au pire, quelques petites contrariétés dans le quotidien. Au moins, elle a le mérite de ne pas tenter de se donner un beau rôle ou une noblesse d’âme factice dans ce contexte historique horrible. Ceci ne fait que mieux mettre en exergue que sa raison d’être, celle qui guidait sa vie, c’est l’écriture. Puis arrive « Dépendance »…
[…] Carl m’a demandé quand j’allais régler mon divorce. Le plus vite possible, ai-je promis, en pensant que, quand je serais mariée avec lui, ce serait beaucoup plus facile d’avoir des piqûres.
Lors de son troisième mariage avec un docteur psychotique, qui la manipule en la noyant dans une addiction, elle épouse une toxicomanie : celle aux narcotiques. Et pour moi, c’est le sommet de puissance de l’ensemble. Elle nous fait percevoir, ressentir, avec une authenticité à faire froid dans le dos, cet enfer physique et mental.
Comment on peut y plonger très facilement, en une fraction de seconde. Comment la première fois fait éprouver une diabolique sensation d’euphorie dans laquelle on voudrait toujours rester et que l’on s’use obsessionnellement à essayer de retrouver par la suite. Comment on peut s’abaisser à des choses minables (feindre un mal à l’oreille ou rédiger de fausses ordonnances, pour ce qui est de notre principale concernée !) pour avoir sa dose. Comment on en vient à tout négliger — les enfants, les ami(e)s, l’écriture — pour cette merde. Comment, même quand on croit qu’on est pleinement guéri, on ne l’est pas du tout, que le plus difficile ne fait que commencer.
Lors de son long séjour dans une clinique de désintoxication, on est vraiment dans sa tête, avec ses pensées les plus obscures et les plus délirantes. C’est comme si — pour employer un terme cinématographique, mais qui, pour moi, décrit le mieux comment j’ai vécu la lecture de cette partie — on était en « plan subjectif ».
À la fin, Ditlevsen veut laisser sur une petite touche d’espoir, annonçant un quatrième mariage plus heureux que les autres (il sera plus long que ces derniers, mais se soldera lui aussi par un divorce, deux ans après la publication de « Dépendance » !), un ciel obscurci sur lequel s’ouvre enfin une éclaircie. Mais il est difficile de se faire la moindre illusion. En conséquence, je n’ai guère été étonné d’apprendre qu’« Enfance » ait été rédigé durant un séjour en hôpital psychiatrique et que, quelques années après, elle se soit donné la mort par une overdose de somnifères, à seulement 58 ans.
Je suis ressorti de cette autobiographie admiratif d’un style brillant, mais aussi secoué (d’autant plus que je ne m’attendais pas du tout au virage brutal du dernier tome , en dépit de son titre !) par ce que j’ai lu. Sans jamais chercher à attendrir ni à se justifier de quoi que ce soit, avec une honnêteté frontale ainsi qu’une lucidité glaçante, Tove Ditlevsen raconte son existence. Et c’est cela qui, sur le fond, rend son œuvre si juste et si précieuse.