Ce roman passionnant et ambitieux d'Arguedas est une œuvre à plusieurs voix très réussie sur le thème du Pérou en pleine mutation à la fin des années 1950 et plus particulièrement la région andine, annonçant la fin d'une domination terrienne coloniale et l'avènement d'un capitalisme industriel soutenu par de grands intérêts internationaux.
L'intrigue de cette œuvre , écrite comme un vaste poème épique, se développe autour d'un axe central incarné par deux frères, l'un entrepreneur ambitionnant la modernisation économique du Pérou, et l'autre frère grand propriétaire terrien conservateur.
José Maria Arguedas évoque avec brio l'effritement du pouvoir terrien au profit d'un nouveau capitalisme, celui très prédateur des grands trusts miniers et les conséquences sociales et économiques pour les populations indiennes prolétarisées.
De multiples voix assurent la narration de ce roman, illustrant à merveille une société péruvienne en tension et devenue terriblement conflictuelle.
Tous sangs mêlés consacre surtout l'avènement d'un mouvement indigène qui prend conscience de ses valeurs communautaires, de son identité comme de son exploitation et s'ouvre à la révolte.
En tentant de comprendre les grandes mutations de son pays, Arguedas révèle combien il souhaite un Pérou réconcilié dans toutes ses identités.
Hommes et femmes essayaient d'assimiler rapidement les manières liméniennes, ils apprenaient les danses à la mode, adoptaient les vêtements et les coiffures imposés par l'influence américaine. La plupart de ces émigrés mettaient de l'exagération dans leur façon de s'urbaniser ; et de danser les danses à la mode ; voulant montrer qu'ils les connaissaient parfaitement, ils donnaient à l'affluence serrée des salles louées un air grotesque et triste à la fois pour un spectateur sensible. Il était évident que nombre de ces couples ne s'amusaient pas, qu'ils faisaient semblant ; ils se donnaient beaucoup de mal pour se tortiller et suivre le rythme endiablé ou très lent des danses afro-cubaines ou afro-américaines. Dans leurs muscles régnait encore la "lourdeur" du montagnard des Andes, au corps durci par la pratique des grandes montées, des grandes descentes, par l'air respiré sur les hauteurs.