Un long dimanche de fiançailles est un roman étrange, à la fois solide et un peu frustrant. Japrisot y raconte une histoire forte, presque trop forte pour la manière très stylisée avec laquelle il la traite. Le point de départ est saisissant : cinq soldats, début 1917, condamnés pour automutilation ou indiscipline, envoyés comme des bêtes sacrifiées en direction des tranchées ennemies, mains liées, dans un simulacre d’exécution. Plutôt que de les fusiller, on les jette vers la mort en espérant que le front se charge de finir le travail. Même la grâce présidentielle ne suffit pas à endiguer la cruauté de certains officiers qui, écœurés par ces hommes qu’ils jugent lâches, décident malgré tout de les faire disparaître. C’est la petite cuisine immonde de la machine militaire.
À partir de là, le roman devient une enquête, portée par Mathilde, jeune femme handicapée, amoureuse obstinée, presque irréelle dans sa détermination. Deux ans après les faits, elle collecte témoignages, lettres, traces, souvenirs, elle rencontre veuves, blessés, survivants, elle retourne chaque pierre pour retrouver Manech, surnommé Bleuet. Japrisot multiplie les voix, les récits, les flashbacks, les fragments. On passe des tranchées aux Landes de leur jeunesse, des hôpitaux de fortune aux cimetières militaires, du présent dévasté aux souvenirs lumineux. L’ensemble est habile, souvent ingénieux, mais aussi un peu trop mécanique.
Cette impression vient en grande partie du traitement de la violence. Japrisot décrit la guerre, les corps mutilés, la boue, la peur, mais toujours avec une distance presque esthétique. Rien de cru comme Barbusse, rien de viscéral comme Chevallier. Tout est tenu, encadré, un peu propre. Cette mise à distance littéraire rend la lecture plus élégante mais, paradoxalement, enlève de l’émotion. On voit l’horreur, mais on ne la ressent pas pleinement. Cela explique peut-être pourquoi l’enquête intellectuellement semble parfois manquer de souffle humain.
Mathilde elle-même participe à cette impression de distance. Guidée par son obstination, elle avance comme un principe plutôt que comme une personne. Son handicap, dû à la polio, est à peine exploré, son amour absolu pour Manech semble aller de soi, comme si l’auteur n’avait pas jugé utile de le nourrir de contradictions ou de fragilités. Mathilde est admirable mais presque trop pure pour être incarnée. Elle fonctionne comme une idée fixe, une volonté à l’état brut. C’est efficace pour porter le récit, mais cela crée une légère froideur, une absence de chair.
Et puis il y a Manech, retrouvé vivant mais amnésique, transformé en enfant vide, détruit jusqu’à l’effacement(Génération sacrifiée). Ce choix romanesque est à la fois audacieux et frustrant. Audacieux parce qu’il refuse la fin tragique attendue, frustrant parce qu’il évite aussi d’en affronter le poids. Ce n’est ni une victoire ni un deuil, c’est un entre-deux. Japrisot offre une forme d’espoir, mais un espoir creux, sans mémoire. Un happy end qui n’en est pas un. La guerre n’a pas tué Manech, elle l’a effacé. Et Mathilde, qui l’a cherché avec une ferveur presque mystique, retrouve quelqu’un qui n’est plus vraiment un homme, un être qu’il faudra réapprendre, reconstruire. L’image est belle, mais laisse un goût légèrement inachevé.
Reste un roman honnête, bien construit, souvent émouvant dans ce qu’il raconte plus que dans la manière dont il le raconte. Les intrigues annexes, comme cette femme qui se venge en assassinant des officiers, rappellent la violence sociale et psychique laissée derrière la guerre. Les morts en 1921-1923 témoignent que la guerre n’en finit jamais vraiment. Et certains passages, notamment dans les Landes, ont une vraie poésie mélancolique.
Un long dimanche de fiançailles est donc un roman de ruines et de traces, de lettres perdues et d’espoirs tenaces, un livre qui montre comment une femme, par amour ou par entêtement, refuse de laisser l’Histoire décider seule.