Et il ne savait pas, et les deux femmes qui voulaient le voir ne savaient pas non plus, que l'enfer qu'il prêchait, il allait le leur laisser dans le coeur.

Ah Barbey d'Aurevilly ! Ses récits teintés de mélancolie, de fatalité, de morbidité. Sa fascination absolue pour le mal, le péché, la déchéance – animée par une foi catholique sombre et complexe, très critique de l'institution de l'Église. Sa prédilection pour les personnages tourmentés, les passions destructrices et les destins tragiques. Son goût pour le réalisme psychologique, mais aussi pour les éléments surnaturels.


On se noie en plein dedans à travers cette Histoire sans nom bien étouffante, dans laquelle on va voir l'opposition entre une fille et sa mère – cette dernière trop coupable d'être plus veuve que mère, d'avoir trop épuisé son ardeur amoureuse sur son défunt mari pour en réserver à sa progéniture... Il ne reste plus tragiquement que la haine comme sentiment intense quand un événement perturbateur bouleverse à jamais leur solitude... –, d'abord écrasées par les montagnes dans un coin bien paumé des Cévennes avant de s'isoler au fin fond d'un château normand. En conséquence, aussi loin du monde, dans un lieu comme dans un autre. À tel point qu'elles ne se rendent pas du tout compte des bouleversements historiques se déroulant au même moment (l'ensemble se déroule principalement durant le début des années 1790 !).


L'intensité dans la confrontation entre les deux protagonistes, la volonté de savoir ce qu'il s'est exactement passé (même si on se doute en grande partie de quoi il retourne !), la richesse du style de l'écrivain – avec sa langue précieuse, imagée, souvent ironique, son jeu avec les prolepses, les contrastes, les antithèses et les paradoxes – font qu'on est agrippé par l'œuvre du début jusqu'à presque la fin.


Oui, parce qu'à un moment donné, on fait un gros saut dans le temps, et sur des tartines et des tartines de pages barbantes, Barbey nous encombre de la description d'un personnage de commerçant vulgaire ayant fait fortune durant l'époque napoléonienne et qui dîne à la table des aristocrates déchus de la Restauration. Cela ne sert absolument pas l'intrigue. Cela la coupe même. C'est juste l'auteur qui veut absolument mettre en exergue ses convictions royalistes en opposant la France noble et héroïque de l’Ancien Régime (qu’il idéalise très fortement !) et celle, vulgaire et matérialiste, de la bourgeoisie napoléonienne, ayant contaminé tout le XIXe siècle.


Et parce que l'œuvre est assez courte, on a un gros déséquilibre dans la structure globale, trop visible pour ne pas être gênant. Ensuite, cela marque le début d'une série pas très crédible de nombreuses coïncidences pour amener à la révélation du fin mot de l'histoire (alors qu'une simple confession sur un lit de mort aurait largement suffi, aurait été plus vraisemblable et aurait allégé le récit, permettant d'aller directement à l'essentiel !).


Ce défaut n'est pas unique chez l'écrivain. Déjà, dans la nouvelle des Diaboliques, À un dîner d’athées, l'histoire s'étendait interminablement sur des pages et des pages autour d'un personnage d'aristocrate blasé, loin de toute religion – donc méprisé par celui qui le crée avec sa plume – du nom de Mesnilgrand, uniquement pour souligner combien le siècle est corrompu, sans jamais nourrir l'intrigue. Ce qui fait que le tout met des plombes à démarrer alors que ce personnage n'a qu'un rôle très mineur par la suite et que ce qu'il conte aurait tout aussi bien pu être narré par n'importe qui d'autre sans que cela change grand-chose. Si Le Rideau cramoisi ou Le Bonheur dans le crime – autres nouvelles des Diaboliques – sont des bijoux, c'est en partie parce que chaque personnage, chaque détail, chaque rebondissement a son utilité. On en enlève un, tout l'ouvrage s'effondre.


Si je ne considère pas Une histoire sans nom comme un des chefs-d'œuvre de Barbey d'Aurevilly, c'est pour toutes ces raisons. C'est dommage, car tout ce qui concerne directement les relations entre la mère et la fille fait partie du meilleur de l'homme de lettres, génial et inégalable. Dans cette optique, les dernières lignes, macabres comme ce n'est pas permis, sont percutantes et mémorables.

Créée

le 5 mars 2026

Critique lue 83 fois

Plume231

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