Valjoie est peu-être le roman mélancolique par excellence, et pas seulement parce que, comme nous l'indique dès le début le narrateur Miles Coverdale, ce fut le lieu d'un projet utopique qui sombra.
Écœurés de la société contemporaine, Coverdale, Hollingsworth et l'exubérante Zenobia sont bien décidés, avec d'autres, à s'en isoler et à bâtir grâce à la communauté de Valjoie le socle d'un monde meilleur - William Morris n'est pas loin. Se joint à eux la charmante, tendre, vive et énigmatique Priscilla. Entre Hollingsworth, Zenobia et elle prend forme un triangle amoureux dont Miles Coverdale n'est que le témoin passif, mais dont il pressent que des liens sibyllins et peut-être terribles les soudent les uns aux autres.
Ce n'est pas tant le mystère rampant, entaché de surnaturel, que d'ailleurs le narrateur ne tient pas tant que ça à lever, qui fait l'intérêt et la saveur du roman, mais la plume sensible de Hawthorne. À travers son narrateur, il dresse le décor et l'intrigue d'un drame psychologique et passionnel, qui touchera différemment les protagonistes selon le rôle qu'ils ont choisi d'y jouer. Il n'est d'ailleurs pas anodin qu'à un certain point de tension du roman, Miles Coverdale se retrouve à épier les autres personnages depuis sa chambre d'hôtel, tel le spectateur d'une pièce de théâtre.
C'est un roman qui ne brille pas d'un éclat tapageur, mais qui se découvre peu à peu dans toute sa finesse, imprégné de tristesse, de langueur et de douceur, à l'image de son narrateur. On comprendra aux toutes dernières lignes (ou avant !) pourquoi Miles Coverdale traîne cette mélancolie qui l'a accablé toute sa vie depuis la belle utopie de Valjoie.