Lors du passage de Romain Lucazeau dans le podcast C’est plus que de la SF, j’avais trouvé l’auteur assez désagréable à écouter (ce qui est très rare) mais, lorsqu’il a lu les premières pages de son dernier ouvrage, Vallée du carnage, j’ai tout de même été très intrigué. La manière dont il qualifiait son roman, de tragédie de guerre technologique ou, présenté plus pompeusement, comme une expérience à vivre, avait éveillé ma curiosité. J’ai donc tenté l’aventure.
Hélas, je n’ai pas été secoué.
Commençons tout de même par ce qui m’a plu. L’univers uchronique est indéniablement original : les antiques empires et royaumes, dotés d’une technologie guerrière moderne, composent un cadre aussi fascinant qu’inquiétant. La menace permanente qui plane sur ce monde est bien rendue : les États oscillent entre frappes nucléaires et usage d’hommes augmentés pour parvenir à leurs fins, créant une tension constante. L’extrême brutalité du récit participe aussi à cette immersion totale. Ici, aucune horreur ne nous est épargnée, et l’auteur va jusqu’au bout dans sa description des atrocités. On est bien dans un roman de guerre, et sur cet aspect, le pari est réussi.
La narration navigant entre plusieurs personnages est un choix qui fonctionne bien, chacun d’entre eux influençant le récit à sa manière. Paradoxalement, ces personnages eux-mêmes m’ont un peu laissé de marbre.
Ormuzd, le directeur du centre spatial, manque cruellement d’épaisseur. Plus gênant, Orode, Roi des rois, tombe dans la caricature pure et simple : vil, tyrannique, obsédé par sa toute-puissance. L’auteur affirmait que le lecteur, à la fin du roman, devait se demander ce qui le sépare réellement de ce dictateur. Et la réponse est… absolument tout. Je n’ai pas ressenti les questionnements philosophiques supposés émerger de cette figure érigée comme le mal absolu.
En revanche, les personnages, eux, soulèvent consciemment des questionnements internes. Beaucoup. Trop, même. Le récit est saturé de leurs interrogations, au point que cela en devient étouffant. Je comprends l’intention, mais était-il nécessaire d’occuper des pages complètes avec des réflexions introspectives sans fin ? La page 420, pour ne citer qu’elle, n’est composée que de questions. Littéralement, de la première à la dernière ligne.
Un autre aspect souvent mis en avant chez Lucazeau, c’est la qualité de son écriture. Pour ma part, je n’ai pas été transcendé par son style. Il faut dire que l’utilisation d’un narrateur inconnu s’adressant directement aux personnages en les tutoyant crée une distance étrange qui ne m’a pas convaincu. Ajoutons à cela des répétitions stylistiques sans doute voulues, mais que j’ai trouvées disgracieuses. Exemple :
(…) et lui fracasse la tête contre le sol, change celle-ci, d’un coup sec du talon, en fuit écrasé. Encore un coup, dans un bruit immonde de chair écrasée… » ; Tu te hâtes de repartir. Effort prodigieux pour ne pas hâter le pas…
Ce procédé peut donner un certain rythme au texte, mais à force, selon moi, il alourdit plus qu’il ne sert le récit.
En définitive, Vallée du carnage possède indéniablement des qualités : un univers original, une atmosphère oppressante et une guerre sans concession. Mais l’ensemble m’a semblé froid (malgré les milliers de soleils nucléaires), presque trop mécanique, empêchant ma véritable implication émotionnelle. J’aurais aimé être embarqué dans l’expérience d’horreur promise, mais je suis plutôt resté en dehors.