Familier des grands textes de Damasio, que j’ai longtemps beaucoup apprécié, j’ai pourtant l’impression de le trouver de moins en moins fort avec le temps. Est-ce ma propre vision des choses qui évolue, ou quelque chose de plus factuel dans son écriture et dans sa manière de penser le monde ? Difficile à trancher.
Je me suis donc laissé tenter par Vallée du silicium, suite de chroniques écrites après un voyage de l’auteur en Californie, en avril 2022. Le livre s’articule autour de sept grandes chroniques, auxquelles s’ajoute une nouvelle finale, probablement pensée comme une synthèse plus digeste, plus incarnée, de tout ce qui a été développé auparavant. Connaissant déjà la vision de Damasio sur la technologie, notamment à travers Les Furtifs, je savais à peu près où j’allais mettre les pieds.
Au fond, la force de cet essai n’est pas de nous apprendre quelque chose de radicalement neuf. Damasio maîtrise très bien les concepts, mais il n’est pas à proprement parler un expert de la technologie. Sa véritable puissance est ailleurs : dans sa langue, dans sa capacité à formuler, à tordre les mots, à donner chair à des intuitions que l’on ressent parfois confusément sans savoir les articuler. Cette langue peut sonner pédante pour certains, parfois un peu trop travaillée, mais elle garde une ironie, une énergie et une précision qui font souvent mouche.
Le livre passe ainsi en revue un large spectre de notre modernité technologique : Apple, le métavers, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, les mots de passe, les frontières, les voitures autonomes, les corps connectés, la santé optimisée, les données, la maison comme nouveau centre de contrôle. À chaque fois, Damasio ne se contente pas de critiquer l’objet. Il cherche ce que cet objet dit de nous, de nos peurs, de nos paresses, de notre désir de maîtrise et de notre tentation presque divine de tenir le monde dans la main.
Il serait trop simple de faire de lui un technophobe. Damasio sait bien que l’être humain est fragile, qu’il cherche à conjurer sa peur, à alléger son effort, à augmenter sa puissance, à mieux habiter un monde souvent hostile. La technologie répond à des désirs profondément ancrés en nous. Elle promet de maîtriser, d’anticiper, d’optimiser, de rassurer. Le problème n’est donc pas seulement la technologie en elle-même, mais l’illusion de sa neutralité.
C’est l’un des points les plus intéressants du livre. Une technologie n’arrive jamais seule. Elle remodèle nos gestes, nos espaces, nos corps, nos attentions, nos liens sociaux. La voiture, en son temps, n’a pas seulement permis de se déplacer plus vite. Elle a transformé les territoires, les villes, les routes, les distances, les habitudes et même notre idée de la liberté. Il en va de même pour le smartphone, l’IA, les plateformes, les interfaces, les capteurs et les voitures autonomes. L’outil finit toujours par façonner l’action.
Damasio revient aussi sur une logique très juste du capitalisme contemporain : nous faire d’abord faire nous-mêmes ce qui était autrefois fait par d’autres, puis automatiser ce que nous faisions encore, afin de récupérer nos données, notre temps, notre attention et notre autonomie. Nous remplissons les formulaires, nous notons les services, nous scannons, nous validons, nous configurons, nous alimentons les machines qui finiront parfois par nous remplacer. Derrière le confort promis, il y a souvent une perte de puissance réelle, une perte cognitive, une perte d’attention, une forme d’impuissance organisée.
Il y a aussi chez lui une critique forte de la frontière, du mot de passe, du login, de la segmentation permanente de nos vies. Nous croyons vivre dans un monde ouvert, fluide, sans limites, alors que tout se ferme, se contrôle, s’authentifie, se trace. Internet lui-même, qui a longtemps porté une promesse de liberté, ressemble de plus en plus à un enchevêtrement de portails, d’identifiants, de murs invisibles et d’obligations bureaucratiques. La frontière ne disparaît pas. Elle change simplement de forme.
L’essai est donc stimulant, souvent brillant dans la formulation, mais il a aussi ses limites. Damasio prêche parfois à un lecteur déjà convaincu. Sa pensée est forte, mais elle tourne autour d’un noyau que l’on connaît déjà chez lui : résister à la dépossession technique, défendre le corps, préserver la puissance d’agir, se méfier de la promesse d’un confort qui finit par produire de la dépendance. Le livre est moins une découverte qu’une reformulation dense, poétique et corrosive de sa pensée habituelle.
La nouvelle finale m’a moins convaincu. En voulant synthétiser les chroniques précédentes, elle bascule davantage dans le catastrophisme. On comprend l’intention : frapper, réveiller, faire sentir concrètement ce que l’essai théorise. Mais à force de vouloir provoquer une réaction émotionnelle, le texte perd selon moi une partie de la force plus subtile des chroniques. L’émotion peut être un levier puissant, mais elle devient aussi un biais lorsqu’elle prend trop ouvertement le lecteur par la main.
Vallée du silicium est donc un essai intéressant, parfois brillant, mais pas indispensable. Il ne m’a pas réellement appris quelque chose de neuf, mais il a su mieux formuler que je ne saurais le faire certaines intuitions profondes sur la technologie, la perte d’autonomie, la paresse organisée, la captation de nos gestes et la fausse neutralité des outils. Damasio reste un écrivain de langue avant tout, capable de rendre sensible ce que beaucoup d’essais expliqueraient plus froidement. Mais j’en ressors aussi avec l’impression d’un texte moins neuf que vigoureux, plus utile pour réveiller une vigilance que pour déplacer véritablement ma pensée.