Avis à ceux qui n'ont pas lu la série : je vais potentiellement spoiler les tomes 1 à 4. Ne lisez donc pas cette critique, sauf si cela ne vous pose pas de problème. Je parle aussi de Vent et Vérité, tomes 1 et 2 combinés.


En premier lieu, je tiens à dire que Les Archives de Roshar ont été pour moi un vrai coup de cœur. Les deux premiers volumes sont une véritable référence de la fantasy moderne et j'ai eu un immense plaisir à suivre certains des personnages principaux dans ce monde particulièrement travaillé et riche qu'est Roshar. J'attendais donc avec impatience, malgré un quatrième tome décevant, la conclusion de ce récit épique.

Je ne vais pas y aller par quatre chemins : pour moi, ce fut une douche froide. Non seulement Vent et Vérité est le plus mauvais livre des Archives de Roshar, mais c'est aussi et surtout un mauvais livre tout court. On constate une accumulation d'erreurs qui rend difficile la progression dans le récit, malgré une fin réussie pour le Cosmère. Et, ironiquement, nous sommes à l'opposé de la citation de La Voie des Rois : la destination avant le voyage.


Commençons par le plus gros problème du livre : son découpage et son rythme.

Sanderson, pour la première fois dans la série, dévie de ses habitudes. Fini les habituels cinq chapitres séparés par un interlude : place ici à dix parties pour dix jours avant le duel final entre Dalinar et Abjection. Cette construction fonctionne normalement telle une horloge, qui nous signifie à chaque nouveau tic que la fin (du monde) se rapproche. C'est une technique narrative éprouvée pour marquer l'urgence d'une situation. Seulement ici, elle cristallise à mes yeux le naufrage narratif de l'auteur.


Premièrement, et c'est le plus flagrant, il est impossible de faire tenir la tension d'un compte à rebours sur 1300 ou 1400 pages. Le découpage en journées devient un artifice qui n'apporte rien, sinon de la contrainte.

C'est encore plus visible quand on se rend compte que la moitié des personnages n'ont, eux non plus, rien à faire du temps qui passe, et ne sont absolument pas dans l'urgence de la situation. On a par exemple :

Kaladin, qui veut apprendre la flûte et discuter, mais ne veut plus combattre ni se stresser ;

Szeth, qui nous parle de son passé et fait un pèlerinage dans son pays natal ;

Dalinar, qui nous dresse l'encyclopédie de Roshar ;

Renarin, plus préoccupé par ses amours que par le sort du monde.

On a donc un contraste énorme entre la structure en journées, qui se veut "pressante", la taille du livre, et des personnages qui ne donnent pas du tout l'impression d'un danger imminent. Cela crée une tension structurelle assez désagréable, à mon sens. De plus, puisque la structure en 10 jours pointe vers une apogée et bien rien ne se résout avant la toute fin du livre où toutes les aventures voient leur conclusion arriver en même temps. Nous avons donc pendant 1100 pages quasiment aucune résolution ni réponse et une réelle sensation de remplissage.


À cela vient s'ajouter le fait que les trois quarts des points de vue parlent du passé : l'histoire de Szeth, l'histoire de Roshar, celle des Hérauts, et les problèmes personnels des protagonistes. Je trouve cela un peu antinomique avec l'urgence. D'un côté on nous dit : "attention, la fin arrive, il faut absolument se préparer, c'est dramatique ! Vite ! Vite !" ; et de l'autre, on a des personnages en mode "tiens tiens, si j'apprenais la flûte ?", "mais… qu'est-ce que je pense réellement de moi ?", "ah, au fait ! Je t'ai raconté comment Roshar s'est créé ?". On dirait sincèrement, parfois, que les personnages, centrés sur eux-mêmes, ne se sentent pas plus concernés que ça par le sort du monde. Cela semble étrange dans un récit épique.

En plus de cela, la structure en journées force les personnages à avoir une histoire compatible avec ce format. On obtient donc des situations qui se répètent encore et encore, ad nauseam. Par exemple :

Szeth rejoint chaque jour une nouvelle ville. En chemin, il parle de son passé, puis il trouve le temple, puis il tue le boss.

Kaladin accompagne Szeth et apprend la flûte un peu mieux chaque jour.

Adolin combat des vagues et des vagues d'ennemis, jour après jour.

Shallan et sa troupe sautent de vision en vision, avec toujours le même gimmick : trouver une ancre pour continuer puis comprendre qui est qui dans la scène.

Dalinar saute lui aussi de vision en vision chaque jour totalement ignorant de tout ce qu'il se passe autour.

Bref, la narration semble stagner indéfiniment : lorsqu'on revient à un personnage, on a l'impression de relire la même chose. Et j'avoue qu'à cause de cela, presque aucun de ces récits ne me donnait envie de continuer. Contrairement à certains livres à points de vue multiples, où l'on attend avec impatience les chapitres consacrés à nos personnages préférés, ici l'ennui bat son plein, et de grands soupirs ont accompagné nombre de mes changements de point de vue.



Autre problème, qui aurait pu être le plus évitable et qui reste le plus incompréhensible pour moi : la plume de Sanderson dans ce livre.

L'écriture de Sanderson est, depuis les premiers tomes, efficace, agréable et en phase avec les codes de la fantasy moderne : style relativement soutenu, vocabulaire choisi et immersif. Or, dans Vent et Vérité, on voit s'échapper ici et là des mots exogènes à l'univers, des mots connotés monde réel ou très modernes ("thérapeute", "aluminium"), des expressions du langage courant et autres tournures très post-2020. Je ne comprends pas ce choix, qui brise l'immersion.

De plus, l'ensemble du texte semble beaucoup moins travaillé que dans les tomes précédents. Cela est particulièrement visible dans les dialogues, en moyenne peu inspirés, qui ressemblent davantage à l'ébauche d'un amateur qu'au texte lu, relu et retravaillé d'un grand auteur de fantasy. À cela s'ajoute l'apparition d'un humour à la Marvel, omniprésent, normalement destiné à faire baisser la tension, mais qui ici frise le ridicule.

On retiendra avec plaisir le fameux passage de Kaladin pendant un climax de l'histoire, qui illustre bien mon propos :

" Qu'êtes-vous donc ? Êtes-vous… êtes-vous son spren ? Son dieu ? "

Imaginez Kaladin, cheveux au vent et cape au dos, qui répond :

" - Non. Je suis son thérapeute.
- … Qu'est-ce donc ?
- Pour être franc, je n'en ai aucune idée. "

Ou encore l'iconique :

" Allons botter le cul des Fusionnés. "

On se demande vraiment quel a été le rôle de l'éditeur, pour laisser passer ce type de moments qui crèvent les yeux. Ce changement de cap littéraire provoque un vrai problème d'immersion et détonne par rapport aux autres tomes, et au monde même de Roshar. Conséquence : on sort du récit et on finit par se demander si l'on lit encore la même série.


Ce sentiment de ne plus lire la même série est aussi accentué par le développement de certains personnages. Je ne vais pas trop m'étendre sur le sujet pour ne pas spoiler le cinquième tome, mais tout lecteur doit entrer dans le livre en se disant qu'il ne lit pas la suite des aventures de Kaladin, mais son épilogue.

Le Kaladin version "Béni des Foudres" est mort et enterré dans le tome 4, et clairement, il n'a pas envie d'être là dans le tome 5. C'est Frodon après la destruction de l'Anneau que l'on suit. Je n'ai pas nécessairement de problème avec les revirements de personnalité de ce type, mais le problème vient surtout du fait que ce changement s'opère trop rapidement, et que Kaladin reste malgré tout l'un des personnages principaux. Chez Tolkien, l'épilogue occupe cent pages après la victoire ; ici, il démarre 1300 pages avant la fin. On subit donc ponctuellement son point de vue de personnage blasé en reconversion professionnelle pendant toute l'histoire. Il n'a pas envie d'être là, et franchement, nous non plus. Malheureusement, ce n'est pas le seul personnage dans ce cas. Par ce choix, l'auteur perd de vue la promesse de l'œuvre, qui était de suivre Kaladin dans un monde de fantasy épique. Il y avait très probablement des façons plus subtiles de raconter la même chose, mais Sanderson a choisi celle-ci. Heureusement tout de même pour Kaladin, la fin le sauve un peu. Et encore.


Vient ensuite le traitement du thème principal du livre : la santé mentale. Dans Vent et Vérité, Sanderson a décidé d'en mettre partout, à toutes les sauces, jusqu'à plus soif. Les personnages sont désormais quasiment tous affublés d'un trouble ou d'une maladie mentale qu'ils doivent combattre.

L'un des problèmes principaux, ici, est la vision très enfantine, simpliste et hyper positive du sujet, qui en devient caricaturale et tronquée. Si Sanderson est un monstre pour décrire des scènes épiques, il montre ici ses limites dès qu'il s'agit de traiter des sujets complexes. Et quand ce sujet couvre la moitié du livre, cela devient vraiment gênant.

Le manque de subtilité dans l'approche est flagrant. Les personnages ne donnent jamais l'impression d'être réellement en conflit interne (ou du moins, ils se pardonnent et se comprennent extrêmement vite) et ils savent instinctivement comment réagir vis-à-vis de leurs problèmes ou de ceux des autres. Beaucoup connaissent des évolutions éclair : dépressions guéries en deux jours, formations de "thérapeute" en dix jours et en autodidacte, ou encore acceptation de l'autre en dix secondes. Le tout avec des "guérisons" décrites de façon assez peu fine, à base de phrases feel good réellement prononcées dans le livre, telles que : "je suis une bonne personne", "je dois m'aider", "je suis le meilleur de moi-même car c'est ce que je ressens", "je sais que c'est dur, mais crois en toi", "tu dois t'aimer, car moi je t'aime comme tu es". Il y a un côté très feed Instagram de développement personnel. La plume de Sanderson renforce encore l'effet, car les personnages parlent de leurs troubles comme des gens conscients du problème en 2025, et non comme des gens de la fin du Moyen Âge ou de la Renaissance.

De plus, ce concept d'acceptation de l'autre est poussé à un tel extrême qu'aucun personnage n'entre jamais en conflit avec les autres dès lors que la santé mentale est en jeu. Ici, on peut faire les choses les plus horribles ou les plus étranges : on sera toujours immédiatement réconforté, compris, toléré, pardonné, sans que le moindre doute ne s'installe. Cela a comme impact de rendre les interactions entre personnages globalement peu intéressantes.

Sanderson réserve tout de même le conflit à quelques figures, comme Moash ou Ba-Ado-Mishram. Mais ceux-là étaient déjà installés dans le rôle de "méchants", de ceux qui ne méritent peut-être pas leur rédemption. D'ailleurs, en se libérant de cet impératif de bienveillance, Sanderson fait à mes yeux de Ba-Ado-Mishram l'un des personnages les mieux construits du livre. Torturée, trahie, consumée par sa rage et sa haine, elle occupe une place à part dans le récit.


Reste un point positif à ce livre : sa fin. Comme je le disais en introduction, le livre est à l'opposé de la citation de La Voie des Rois : "le voyage avant la destination". Ici, le voyage est souvent une souffrance, mais la destination est plaisante. Je ne veux pas spoiler cette fin, qui constitue le seul véritable intérêt du livre à mon sens, mais elle permet de lancer le Cosmère vers de nouveaux conflits et de nouvelles histoires. Le lien créé avec les autres romans du Cosmère est lui aussi prometteur. Reste à voir comment Sanderson poursuivra cette histoire.


En conclusion, la lecture de ce livre fut une épreuve, alors que j'aurais adoré l'aimer. Beaucoup d'éléments m'ont donné le sentiment d'avoir été trahi par Sanderson : l'évolution des personnages, la langue, l'humour, et même la structure du livre, qui promet une chose et en donne une autre. On a l'impression d'un roman sorti trop vite et mal pensé dès le départ. Les thèmes y sont mal présentés et sans ambition. Annoncé comme un crescendo vers une conclusion épique, une course folle pour la survie, il se termine en livre d'exposition pour le reste du Cosmère, rempli de réflexions naives sur un thème qui méritait mieux. Bref, c'est une véritable régression que Sanderson nous propose ici.

J'espère sincèrement que Sanderson retrouvera sa plume pour la suite car le monde de Roshar mérite mieux que ça.

T-D
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il y a 3 jours

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il y a 2 jours

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T-D

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