Après avoir tenté de regarder le film de Paul Thomas Anderson sans savoir qu’il était tiré de ce livre, j’ai voulu retenter l’expérience en étant cette fois conscient de son origine. Ayant déjà lu Pynchon auparavant, je me suis dit qu’il serait plus judicieux de commencer par le texte.
Le choix est payant. Vice caché propose une véritable radiographie des années 1970, à travers le regard de Doc Sportello, détective hippie, consommateur compulsif et enquêteur malgré lui, en plein cœur d’un Los Angeles qui se retourne contre ses propres mythes. L’intrigue policière, volontairement labyrinthique, multiplie les ramifications troubles avec un rythme qui ne faiblit jamais. On se perd, oui, mais c’est un égarement consenti, presque jouissif, qui mime l’état mental du personnage autant que celui d’une époque entière qui ne sait plus très bien où elle va.
Ce qui se joue en arrière-plan est peut-être encore plus vertigineux. On assiste au basculement d’un monde, à l’agonie lente du rêve hippie. L’arrivée de Nixon marque un retour à l’ordre, à la volonté de contrôle et de surveillance. L’affaire Manson vient fissurer de l’intérieur l’image d’une contre-culture perçue jusque-là comme inoffensive, la violence n’était pas seulement du côté du système. La guerre du Vietnam plane en toile de fond comme une culpabilité collective inavouable. Tout concourt à une atmosphère de transition, presque de gueule de bois historique. Le monde d’après commence, et il ressemble davantage à une promesse trahie qu’à une libération.
Pynchon ne se contente pas de filmer la chute. Il esquisse également une critique plus large et plus froide, où les sphères immobilières, policières et économiques semblent fonctionner en circuit fermé, dans une collusion si profonde qu’elle n’a même plus besoin de se dissimuler. On entrevoit les prémices d’un monde en mutation, avec l’émergence discrète d’Arpanet, ancêtre d’internet, et les débuts d’une surveillance diffuse, décentralisée, déjà bien présente mais encore sans visage. Il y a quelque chose de prophétique là-dedans, une façon de voir 1970 depuis aujourd’hui avec une netteté troublante.
Malgré cette tonalité sombre, le roman conserve une légèreté étonnante, presque insolente. La galerie de personnages hauts en couleur y est pour beaucoup. Bigfoot, flic brutal et étrangement attachant, hanté par ses propres contradictions, l’avocat Sauncho Smilax, paumé et philosophe, les figures hippies décalées qui gravitent autour de Doc comme des satellites d’une planète en voie de disparition. L’humour est constant, absurde, parfois franchement burlesque, et c’est précisément cette légèreté qui rend la mélancolie du livre si prégnante. On rit, et quelque chose se serre quand même.
Au fond, Vice caché laisse une impression singulière, difficile à formuler. Comme une roue qui tourne, les événements semblent se répéter, l’histoire bégaie, les mêmes rapports de force se reconstituent. Mais le sillon dévie légèrement à chaque tour, ouvrant d’autres possibles, d’autres trajectoires imperceptibles. Derrière le désordre apparent, le brouillard de marijuana et les complots inextricables, subsiste quelque chose qui ressemble à de l’espoir, discret, obstiné, peut-être un peu naïf. Exactement comme Doc lui-même.
Un Pynchon accessible pour ceux qui le redoutent, vertigineux pour ceux qui l’aiment déjà.