Yoga
6.6
Yoga

livre de Emmanuel Carrère (2020)

Première immersion dans l’univers de Carrère. J’en entendais parler depuis longtemps et je voulais me faire une opinion par moi-même. Je le connaissais indirectement à travers le cinéma, via La Classe de neige et L’Adversaire, deux œuvres qui m’avaient marqué par leur tension sourde et leur exploration des zones grises de la conscience. Je ne m’attendais pas à tomber sur un roman aussi autobiographique. Cela m’a rappelé Cendrars, non pour le style mais pour la manière de se raconter en digressant, tout en gardant un fil rouge qui relie les fragments. Chez Carrère, la digression n’est jamais gratuite : elle sert à éclairer une obsession, à creuser une faille. La comparaison s’arrête là, car son écriture est plus linéaire, moins chaotique, et sans doute plus soucieuse de vérité, même s’il reconnaît lui-même qu’il y a une part de fiction. Cela ne me dérange pas, car comme Cendrars nous l’a appris, vérité ou mensonge, tout récit dit quelque chose de celui qui parle.


Le livre commence avec le yoga et la méditation, promesse d’apaisement, puis bascule dans la dépression, sur fond d’attentat Charlie Hebdo. Ce contraste est brutal et donne au récit une tension permanente entre quête spirituelle et effondrement psychique. Sa reconstruction lente sur l’île de Léros, auprès des migrants, dans le cadre d’un stage d’écriture, apporte une une lucidité : l’écriture n’est pas un refuge, elle est une manière de tenir debout. Le livre se termine sur une note positive, mais fragile, car on sait qu’avec ce genre de vie, la rechute n’est jamais loin. On vit sur un fil.


Ce qui m’a intéressé, ce n’est pas le jugement moral sur sa personne. Ce qu’il raconte, ce sont des expériences, des passions, des blessures, et cela nous renvoie à nous-mêmes. Comment aurais-je réagi dans sa situation ? On se compare, sans juger, et c’est là que le livre devient universel. J’ai aimé cette idée de dualité qui traverse tout le récit : vitesse et lenteur, action et retrait, lumière et obscurité, ce que nous nous faisons subir et ce que la vie nous inflige. Les digressions fonctionnent comme des miroirs : Voltaire ou Rousseau, ceux qui se comportent différemment selon qu’on les observe, ceux qui vivent dans le passé ou dans l’avenir. Et surtout les hauts et les bas. Sur ce point, Carrère touche juste : notre pente naturelle est de donner plus de poids aux bas, et il faut lutter activement pour rétablir l’équilibre. Cette lutte est au cœur du livre.


Tout est en perpétuel changement, et cette impermanence aide à relativiser : rien ne dure, ni la joie ni la douleur. Ne pas trop s’interroger sur la pureté de nos intentions, accepter que la vie soit faite de contradictions, voilà ce que ce récit nous suggère. Carrère ne nous donne pas de leçon, il nous tend un miroir, et ce miroir n’est jamais complaisant.

Gilead
8
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le 9 déc. 2025

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