"Les blessés de l'âme ne veulent ni haïr, ni se soumettre : ils veulent s'en sortir."

Citation de Boris Cyrulnik

En plus d’être la chanson éponyme son premier album, « A Peu Près » de Pomme en est la chanson d’ouverture et l’une de celle qui se verra doter d’un clip musical qui vise donc à faire de la publicité pour l’album (D’ailleurs on peut voir dans le clip le nom de Pomme arriver avant celui de l’œuvre). Elle a donc pour rôle de présenter voir de représenter l’album, plus à un publique découvrant la chanteuse que celui la connaissant déjà, l’œuvre restant en relative continuité de ce que Pomme proposait dans son premier EP « En Cavale ».

Et si « A Peu Près » n’est ni la chanson la mieux écrite ni la plus populaire de l’album (« Ceux qui rêvent », « On Brûlera », « La Lavande » ou « Adieu mon Homme » sont par exemple aujourd’hui bien plus reconnues), ni celle représentant le plus son identité, se voulant créer un pont entre les chansons de l’EP et le reste de l’album, il faut tout de même admettre que « A Peu Près » pousse la technicité poétique de son autrice à un niveau que l’on n’avait pas vu auparavant. Un texte d’une qualité rare comparé au niveau de la musique actuelle qui arrivera, avec ses octosyllabes, à présenter Pomme comme une des plus brillantes poètes/chanteuses de l’industrie musicales. Faisant de son album un immanquable, du fait de la finesse et de l’excellence de ses textes.

Je me souviens de tes poèmes

Et de la lumière dans tes yeux

Je me souviens de tes "je t'aime"

Que tu balançais comme des vœux

As-tu un jour voulu qu'on sème

Des pétales et des jours heureux?

Ou savais-tu tous les problèmes

As-tu jeté les dés au feu?

Au feu

La chanson, et donc l’album, commence par des chœurs, qui servent ici à montrer la beauté de la voix de Pomme mais surtout exposer la violence des sentiments exprimés, et la souffrance qui en découle. Les chœurs donnent d’ailleurs l’indication que même si la musique s’est calmée, que les 3 premiers vers ne sont pas vu comme de la nostalgie mais comme des reproches, d’une envie de vengeance face à des mensonges, une traîtrise. Le premier quatrain fonctionne comme une chute, où Pomme énumère différents actes « preuve d’amour » qui ne le sont finalement que s’ils sont pensés sincèrement, ce qui n’était pas le cas car comme le dit le quatrième vers les « je t’aime » étaient balancé (=sans prise de conscience du poids du mot) comme des vœux, comme s’il voulait que ça arrive, mais sans trop y croire et sans non plus y mettre des efforts.

La deuxième partie rentre elle dans le vif du sujet, et commence le réquisitoire de l’inconnu qui a brisé le cœur de la poétesse. Il y a évidemment un jeu de mot entre « sème » et « s’aime », qui joue sur le fait que la fin de vers permet de donner un cours instant cette idée de fin de phrase qui créé le doute entre les deux mots. Mais « sème » est aussi utilisé pour sa polysémie dans le vers d’après avec une antanaclase qui utilise le mot à la fois pour parler de pétales (sous entendant le mariage, car traditionnellement on jette des pétales de roses blanche) et du futur avec les jours heureux. La suite est légèrement floue (que ce soit pour montrer le peu de discernement de la poétesse ou simplement par décrochage du fond au profit de la forme), mais il semblerait que Pomme en vienne à se demander si son ancien amour ne s’était pas décroché d’elle en pressentant un éventuel malheur, malheur que Pomme portait sur ses épaules et dont elle espérait le poids partagé. Cette idée de ne pas s’être jeté corps et âme pour elle se retrouve aussi dans le vers suivant, qui va utiliser l’expression jeter quelque chose au feu (signifiant inciter à la dispute) en l’associant avec un dé comme si le malheur de la poétesse et l’état de sa relation s’étaient dégradés en raison d’un partenaire n’ayant pas fait de choix s’il l’aimait ou non (l’idée qu’une fois jeter au feu on ne peut pas voir la face sur laquelle il sont tombés), sachant qu’on peut supposer que leur relation à l’instar des dés s’est retrouvé détruite dans le feu de par la lâcheté de l’être aimé. Pour finir, j’aime beaucoup la répétition de « Au feu » qui donne une impression d’écho qui lui reviendrait et signifierai donc qu’elle est seule, au fond du gouffre.

Et c'était de l'or, tu sais

C'était comme de l'or notre histoire

Et si jamais

Si je m'en sors à peu près

Ne t'en fais pas qu'un jour ou l'autre je te retrouverais

Je te retrouverais

Première chose importante avec le refrain est qu’il est, à l’instar de chaque fin de couplet, dissonant (car on quitte les octosyllabes et les rimes en ABAB présents sur le reste de la chanson). Comme si après l’idée d’écho ou de fatigue créée par la répétition en fin de couplet, la poétesse sortait de ses gonds et laissait ses émotions prendre le pas sur la rigueur poétique. C’est visible, que ce soit sur le rythme où dans les rimes.

Pour parler plus en détail du texte, on commence par une métaphore suivie d’une comparaison, les deux utilisant l’or pour parler de la relation, pour montrer une certaine désillusion de l’autrice. Je ne sais pas si j’extrapole les paroles de l’autrice, mais Baudelaire disait que le pouvoir du poète était de transformer la boue en or (à l’instar de l’alchimie), donnant un peu cette idée de : « Je pensais avoir transformé la boue en or, mais finalement ce n’était qu’un simulacre d’or. Était-elle de la boue depuis le début ? ». Face à cette remise en question, Pomme offre un passage à l’acte en demi-teinte, qui joue sur un double sens, celui de l’obsession et celui de la rage. Ce double sens, notamment à cause du thème abordé, montre que tous les sentiments de Pomme ne la rendent pas plus forte mais au contraire la coince dans un piège de toxicité. C’est d’ailleurs un passage de non-sens, presque oxymorique : La poétesse ne peut pas s’en sortir si elle n’a pour objectif que de le retrouver. C’est même pire que ça, le 4eme vers montre bien que la poétesse a même abandonné la possibilité de se rétablir complétement de cet épisode de sa vie.

L’écrivain irlandais Oscar Wilde (qui est d’ailleurs fervent défenseur du féminisme dans la deuxième moitié du XIXeme) a dit : “Toute la mauvaise poésie naît de sentiments sincères.”. Je trouve que cette citation donne particulièrement sens à la chanson de Pomme, car c’est quand elle se laisse emporter par ses émotions qu’elle perd sa rigueur poétique et laisse entrevoir ses faiblesses et notamment sa dépendance à la relation dont elle essaie pourtant de faire le réquisitoire.

Tu m'as dit que j'étais la tienne

Qu'avec moi le ciel est plus bleu

Tu m'as cité Rimbaud, Verlaine

Conté l'histoire de la vie à deux

À deux

Dans la continuité de l’idée que l’autrice utilise les codes de la poésie pour dire quelque chose, il est, à mon sens, important de remarquer que les couplets sont passés de huitain à un quatrain. Comme si la narratrice, après son refrain, s’agaçait, perdait patience et de ce fait accélérait. Cette partie est sans doute, pour ne rien cacher, celle qui m’a donné envie de m’intéresser au reste de la chanson tant elle est bien écrite.

Le premier vers qui joue sur un double sens. Il est d’abord pris comme un reproche, un mensonge sur la véracité de l’amour qu’il porte à la poétesse (la tienne est alors, le sentiment d’amour). Il y a cependant quelque chose d’ironique dans cette remarque, car on a vu que la poétesse appartenait à son bourreau dans le refrain, faisant d’elle « la tienne ». Dans la continuité du premier vers, le deuxième s’amuse avec les codes de la poésie. Quand on l’écoute pour la première fois on ne se rend pas forcément compte, notamment car le ciel est un moyen récurent de complimenter en poésie, mais une fois lu ça tombe sous le sens : c’est vraiment un commentaire creux. Outre le fait que le fait que le fait que le ciel soit plus bleu ne change pas grand-chose, ce commentaire n’apporte aucun comment ni pourquoi, aucune mise en valeur de la dame qu’il complimente.

L’apothéose de la critique de la poésie au sein du texte arrive selon moi au 3eme vers de ce quatrain. Premièrement, le fait d’avoir « citer » d’autres personnes pour la complimenter montre la faiblesse de la sincérité des sentiments éprouvés par l’être aimé, mais aussi la facilité d’aller chercher et s’attribuer le travail d’autres auteurs (On retrouve une fois de plus une opposition entre la sincérité et la poésie). Deuxièmement, pour ceux n’étant pas au courant, en plus d’être tous deux de grands poètes, Rimbaud et Verlaine ont vécu un amour passionnel tellement toxique que durant l’année 1873, Verlaine décida de se munir d’un révolver pour tuer Rimbaud (chose qui échoua, Verlaine étant trop ivre pour tirer correctement). Le fait de citer précisément n’est pas anodin, et a sans doute pour but d’établir un parallèle entre l’histoire de la poétesse et des deux amants. Cela montre également que l’être aimé ne sait pas d’où vienne les phrases qu’il balançait comme des vœux, et qu’il les utilise plus comme un outil que comme une réelle envie de complimenter la poétesse. Pour finir, le dernier vers, parle de conter une histoire et non pas de l’écrire, et donc base ses paroles sur des promesses. Le contre coup un peu rigolo c’est qu’on tire généralement d’un conte une morale, une leçon de vie dans le futur que prendra en compte la poétesse une fois qu’elle sera guérie.

C'en est assez des amours blêmes

Et des cœurs brisés en morceaux

De ces chansons sur le même thème

Qui ont épuisées tous mes mots

Tous mes mots

Sur ce couplet final, l’autrice finit par décrire l’amour poétique comme un amour paradoxalement blême, donc fade et sans saveur car elle s’aperçoit que c’est la sincérité derrière les sentiments de l’être aimé qui en font toute la beauté. Cette forme d’amour est destinée à la briser car elle ne repose que sur du vent enjolivé qui empêche le piéger de se rendre compte de l’arrivé de la tempête. Pomme conclura en expliquant que l’amour poétique est limité dans son approche (en prenant la chanson pour l’image), et qu’il a épuisée son entrain à l’amour (en épuisant ses mots donc sa capacité à communiquer). Cette cause est cependant perdue d’avance, comme le prouve le fait que les vers 3-4 sont un peu une redite des vers 1-2 mais de manière poétique, prouvant à la poétesse, qui utilise pourtant le terme « chanson » pour se défaire, que la poésie ne la quittera pas. Cependant, à l’inverse des cris d’ouverture, ceux de fermeture se font, en accord avec la musique, montrant bien que, peut-être, cette chanson n’a pas été vaine.

Je ne sais plus où je l’ai entendu, mais quelqu’un a un jour dit une phrase que j’aime beaucoup, quelque chose dans le genre « Tous les films par définition parlent de cinéma ». Cette phrase peut en réalité être étendue à toutes les formes d’art. Dans notre cas, pour la musique et la poésie, la poétesse parle de son art par les thèmes qu’elle prend, le genre musical dans lequel elle s’insère, la langue utilisée, les références faites, les figures de styles mises en place, les codes poétiques repris… Mais dans le cas de « A peu près » (autant la musique que l’album), Pomme se décide à aller plus loin et s’amuse à utiliser les codes de la poésie pour requestionner son propre art. Dans la chanson elle-même, elle utilise le nombre de vers pour parler de ses émotions où l’absence de rimes pour parler de son désordre mental. Au sein de l’album, qui va parler de l’altération de la réalité par la poésie, de la sincérité de l’amour et des sentiments en général et de la place qu’on octroie dans sa vie pour l’être aimé et de ses conséquences, « A peu près » constitue une très belle ouverture de thème avec son sujet si bien maîtriser.

Comme dit en introduction, à défaut d’être le texte le plus acclamé de Pomme, « A peu près » offre une très grande ouverture à un des plus grands albums de la variété française moderne. Ne vous y trompez pas, si même avec autant de qualité poétique, cette ouverture est rétrogradée au second plan, c’est que le paysage de la poésie moderne doit avoir un certain goût de Pomme.

– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

Paul Verlaine, Sagesse (1881)

Lordlyonor
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le 27 avr. 2024

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Lyonor

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