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...d'abord écouter :
https://music.youtube.com/watch?v=CLau3vbxUss
...puis comparer à l'original, célèbre, de Simon&Garfunkel :
https://music.youtube.com/watch?v=nvF5imxSaLI
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ce qui est incroyable, c'est qu'Aretha prend cette magnifique chanson de Simon&Garfunkel, et elle la réinvente pour en faire une chanson qui semble faite pour elle, par elle, qui ne sort pas juste du fond de son ventre, mais qui EST elle;
et c'est un moment invraisemblable de force, de beauté et d'émotion, dont l'écoute redonne foi en l'humanité.
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alors que la chanson écrite par Paul Simon s'adressait à une seule personne - l'être aimé - Aretha réarrange la chanson en dialogue entre elle et les chœurs - les choristes ne servent pas juste à mettre en valeur sa voix, elles la conseillent tout du long, et Aretha tantôt les écoute, tantôt se rebelle contre leur sagesse; et pourtant les deux se fondent incroyablement, comme des formes sombres s'enroulant autour d'une colonne de lumière, en un lent et calme mouvement ascendant,plein de force, irrésistible.
C'est unique.
Aretha a rarement été aussi bien accompagnée, par les choristes et par les instruments précis et toujours exactement là où il faut.
Cette intelligence, ce son... Ce son !
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il y a une très intéressante comparaison des deux versions ici :
https://www.ethanhein.com/wp/2025/aretha-franklin-sings-bridge-over-troubled-water/
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mais Aretha ne change pas que la forme et la technique, elle joue sur le sens ( sans modifier beaucoup le texte ).
Pour s'en rendre compte, les paroles en anglais, puis ma traduction ( qui vaut ce qu'elle vaut ) :
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( en noir, Aretha, entre parenthèse, les chœurs ) :
… I won't (leave it alone)
(Why don't you, why don't you, let it be?)
(Still water run deep, yes it do)
I know that
(Whoa-o-o-yeah)
If you only believe
… Said I wouldn't (leave it alone)
(Why don't you, why don't you, let it be?)
(Still water run deep)
Yes it do
(Yes it do' whoa-oh-ho yeah)
If you only believe
… When you're down and out
When you're on the street
When evening falls so hard
I will comfort you
I'll take your part
Oh when darkness comes
And pain is all, is all around
… Just like a bridge over troubled water
I will lay me down
(Like a bridge)
Just like a bridge
(Over troubled) over troubled water
I will lay me down
… Sail on silver girl
Sail on by
Your time has come to shine
All of your dreams are on their way
(See how they shine?)
Ooh and if you ever need a friend
(Need a friend)
Look around, I'm sailing right behind
… Just like a bridge
Over troubled water
I'll be there to lay me down
(Like a bridge)
Like a bridge over (troubled water) troubled water
I will lay me down
Ooh I'll be your bridge
Yes I will
… Said I wouldn't
(Leave it alone)
Well (why don't you, why don't you, let it be?)
(Still water run deep)
I know that
(Yes it do) yeah (oh-oh-oh yeah)
Still water (don't trouble the water)
Yeah
(Leave it alone, why don't you, why don't you, let it be)
Talking 'bout still water
(Still water run deep)
You know they run deep
(Yes it do, oh-ho-ho-yeah)
Well I'm gonna be your bridge yeah!
(Don't trouble the water)
The troubled water (leave it alone)
Oh!
(Why don't you, why don't you, let it be?)
Come on come on
Walk out on me
(Still water run deep)
Oh
(Yes it do)
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On voit ( et on entend, si vous avez écouté ) que les chœurs et le chant d'Aretha s'entrecroisent en se distribuant le texte, et s'entrelacent pour tresser un arbre sonore qui croit sous nos yeux, sans cesse changeant, les chœurs comme des lianes qui s'enroulent autour du tronc.
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Comparé à la version de Paul Simon, versification harmonieuse très linéaire et conventionnelle, qui sans doute voulait appuyer par sa droiture cette idée d'être un pont sur lequel franchir en sécurité un fleuve tumultueux, on voit qu'Aretha en fait un dialogue gospell entre elle et les chœurs, dialogue qui, de manière surprenante, commence par une réaction :
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Aretha : - je ne le ferai pas !
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à qui parle t'elle et de quoi ?
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( Les choristes répondent aussitôt : - laisser faire... pourquoi ne pas laisser arriver ce qui doit arriver ? L'eau paisible coule, profonde, tu sais )
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- Je le sais ! leur répond Aretha, est-ce que vous croyez vraiment... j'ai dit que je ne le ferai pas
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( Les choristes insistent : - laisser faire... pourquoi ne pas laisser arriver ce qui doit arriver ? L'eau paisible coule, profonde... )
Aretha : - C'est vrai
Si seulement tu crois ... si tu vas mal
Si tu es à la rue
Si tout te tombe dessus
Je te réconforterai
Je t'aiderai
Oh si tout s'assombrit
Si tout, tout autour de toi, n'est plus que souffrance
Comme un pont, simplement, par-dessus des eaux troublées
Je m'allongerai...
( les choristes reprennent ses mots, elles ne sont plus en opposition : - Comme un pont... )
Aretha : - Tout simplement comme un pont
( choristes : sur les remous.. )
Aretha : - Sur les eaux troublées
Je m'allongerai...
Navigue, fille argentée
Ton temps est venu, de briller
Tous tes rêves sont en chemin
( choristes : - Vois-tu comme ils brillent ? )
Aretha : - Oh, si tu as besoin d'une amie...
( choristes : - besoin d'une amie )
Aretha : ... Regarde, je vogue à tes côtés.
Comme un pont, simplement
Par-dessus des eaux agitées
Je serai là pour m'allonger
( choristes : - comme un pont... )
Aretha : Comme un pont par-dessus... ( choristes : ...des eaux agitées ) ...des eaux agitées
Je m'allongerai
Oh je serai un pont
Oui pour toi
J'ai dit que je ne le ferai pas...
( choristes : ... laisser faire )
Aretha : Hé bien...
( choristes: - pourquoi ne pas laisser arriver ce qui doit arriver ? L'eau paisible coule, profonde.. )
Aretha : - Je le sais
( choristes : ...de toute façon )
Aretha : - oui
( choristes : - oh oui )
Aretha : - L'eau paisible...
( choristes : - Ne trouble pas l'eau ! )
Aretha : - oui
( choristes : - laisser faire, pourquoi ne pas laisser arriver ce qui doit arriver ? )
Aretha : - A propos de l'eau paisible...
( choristes : - l'eau paisible coule, profonde )
Aretha : - tu sais qu'elle coule, profonde...
( choristes : - tu le sais, oh oui )
Aretha : - Hé bien je vais être ton pont, oui !
( choristes : - Ne trouble pas l'eau.. )
Arethja : L'eau troublée
( choristes : - Laisse faire ... )
Aretha : Oh !
( choristes - Pourquoi ne pas laisser arriver ce qui doit arriver ? )
Aretha : Allez, allez
Franchis-les sur moi
( choristes : l'eau paisible coule, profonde )
Aretha : - Oh
( choristes : - tu le sais )
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A l'écoute, on comprend qu'Aretha a donné à cette chanson de Simon la forme d'un débat entre elle-même et ses pensées :
on entend une Aretha tourmentée, secouée par des élans de révolte, lutter d'abord avec ses propres pensées d'apaisement, de sagesse et de résignation; au fur et à mesure du dialogue, les positions se comprennent et se fondent jusqu'à se confondre, Aretha commençant des phrases que les chœurs continuent, et inversement, jusqu'à n'avoir plus qu'un chant; puis, vers la fin, Aretha réitère ses protestations, que les chœurs enveloppent en quelque sorte de leurs bandelettes apaisantes lentement enroulées autour d'elle, et leurs positions se rejoignent à nouveau;
mais ce qui est particulier à cette chanson, c'est qu'en même temps que ce dialogue avec ses pensées, elle s'adresse à la personne qui est le destinataire de la chanson :
Non je ne te laisserai pas tomber dans les moments difficiles, je t'aiderai à franchir les eaux troublées, je ferai de moi un pont pour que tu les traverses ( ce qui est la chanson de Paul Simon )
Elle transforme donc un message à une personne ( la chanson de Simon ) en une conversation complexe entre elle, ses pensées, et cette personne, en nous faisant partager la progression entre prudence résignée et élan pour aider.
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Le You est toujours aussi complexe à traduire - passe encore, s'il s'agissait juste de déterminer si, ici, il signifie "tu", ou "vous de politesse", ou "vous" de réel pluriel, ou "on" indéterminé avec implication empathique, et même parfois "je" ( si si ), mais c'est bien pire :
les anglophones l'utilisent aussi en laissant les différentes portes ouvertes, et alors leur "you" devient un espace étrange à plusieurs salles, à plusieurs portes, qui peut faire résonner toutes ces significations à la fois, et qui permet à l'auteur ( ou à l'interprète ) de jouer de toutes ces potentialités.
Et c'est exactement ce que fait ici Aretha.
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Dans cette version de la chanson de Simon, elle utilise aussi l'ambigüité de l'infinitif anglais qui est semblable à la forme conjuguée.
On peut donc entendre ( entendre dans l'ancien sens de comprendre ) les chœurs de deux façons presque opposées:
Aretha : - "I won't"
choeurs : - leave it alone "
peut s'entendre comme un dialogue en opposition :
Aretha : - "Je ne le ferai pas"
- Choeurs : "Ne t'en occupe pas",
ou au contraire comme une continuité où les choristes finiraient ses phrases :
Aretha : -" je ne vais pas... Choristes : ...m'en désintéresser"
( double acception possible parce que "leave" est soit la forme impérative, soit l'infinitif ).
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Ce jeu sémantique complexe structure tout le morceau, pas d'une manière simple et rigide à laquelle on pourrait se raccrocher, mais fluide et évolutive, nous faisant passer de l'opposition à la communion, jouant des acceptations et des révoltes, tumultueuse comme les eaux troublées, agitées ou troubles, ou comme l'eau qui dort mais qui coule en profondeur, il y a des lames de fond qui viennent du coeur autant que du choeur, et qui parviennent en surface et nous emportent.
( sur le statut changeant du you, et sur la façon dont une chanteuse l'utilise pour déstabiliser et emporter l'auditeur :
https://www.senscritique.com/morceau/it_s_a_heartache/critique/305041770
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Paul Simon n'aimait pas qu'on dise qu'Aretha avait insufflé à sa chanson quelque chose qui lui manquait, ça l'agaçait.
Pourtant, quand on écoute les deux, difficile de ne pas percevoir que la grande dame de la soul lui a donné un supplément d'âme.