Si vous jetez un coup d’œil à mes critiques musique vous verrez que j’aime aborder les musiques sous forme d’analyse de texte linéaire (à la manière de ce qui est fait pour le bac de français). Cette façon d’aborder ainsi les chansons m’a amenée à amoindrir le travail du parolier. Cependant, si la musique est considérée comme un art à part de la littérature c’est bien parce que ce ne sont pas les mots qui la définissent. Pour changer un peu de registre tout en restant dans mon domaine d’expertise, j’aimerais vous parler d’un texte écrit pour être contredit par les talents de sa parolière : Mylène Farmer.
« C’est une belle journée » parle de suicide. Mes lecteurs étant plus malins que la moyenne, j’imagine qu’ils le savaient déjà mais s’ils prennaient la peine de s’abaisser au niveau du commun des mortels, ils seraient étonnés de savoir le nombre de personnes ne s’en étant pas rendu compte. C’est notamment dû à Laurent Boutonnat, compositeur de la chanson, qui propose une musique assez entrainante, assez « pop » (mais à la fois assez énigmatique, donnant une impression que quelque chose cloche). C’est cependant Mylène Farmer qui, par sa voix, est à l’origine de la plus grosse dissonance entre le texte et l’impression finale. Il y a même une forme de sous-texte dans l’interprétation car la voix chantée particulière de Mylène Farmer donne une impression d’être triste et essoufflée, mais pas perdue, car le chemin de la mort est certain. Mais Mylène Farmer est également écrivaine de la chanson, qu’elle a orienté dans le sens de la dissimulation du texte.
L’élément mis en place le plus simple est sans doute le fait d’appuyer sur des mots positifs de la chanson, comme « C’est une belle journée » répété plusieurs fois dans les refrains ou « Belle » qu’on retrouve à six reprises dans le dernier couplet. Même les premiers vers s’amusent avec ce jeu de mise en avant, en appuyant sur « Allongé » et « Dort », omettant presque que le point fort du texte est « est mort » qui est la réalité. Ce passage peut se targuer d’être une double référence, à la fois à un passage du poème « Esprit pesant » de Pierre Reverdy : “Il est allongé et il dort. C'est un corps mort.” et au « Dormeur du Val » de Rimbaud qui est en réalité un homme mort.
Une autre des techniques est d’utiliser des mots peu courants pour cacher son message, ainsi quand celle-ci parle de « Amphore » elle fait référence à un verre à moitié vide, donc à un pessimisme maladif, appuyé par le terme « sans effort ». C’est la même chose pour « élégie », qu’on définit comme un poème mélancolique, utilisé à deux reprises pour symboliser la tristesse :
"Oh, philosophie, dis-moi des élégies"
On a l’idée que ses réflexions la ramènent à la tristesse
"Si le cœur léger, les élégies toujours"
On a l’idée que son cœur ne peut pas vivre avec cette tristesse permanente.
Également, le terme « Souffle au cœur » n’est pas une métaphore mais bien un problème cardiaque lié entre autres au stress chronique.
Mais la technique la plus utilisée pour cacher le sens des paroles est sans doute la métaphore. En voici une liste :
• Si on reprend le cas de "l’amphore", c’était dans l’antiquité un symbole de vie terrestre, donc quand Mylène chante que celle-ci est à moitié pleine, elle sous-entend qu’elle est en train de mourir.
• Dans le refrain la journée symbolise la vie, qualifiée de « belle » et de « souveraine » (sous-entendu qu’on la place dans nos sociétés occidentales au-dessus de tout). Quand Mylène Farmer parle d’aller se « coucher » et de se « faire la belle » elle évoque donc l’idée d’aller mettre fin à sa vie, limite de la fuir. Dire qu’elle s’achève en ce moment même évoque d’ailleurs qu’elle est actuellement en train de mourir.
• Le vers « Mordre l'éternité à dents pleines » évoque Eve croquant le fruit défendu, montrant bien la « souveraineté » de la vie et donc le tabou qu’est le suicide.
• Les « Donne l'envie d'aimer » et « Donne l'envie de paix » sont trompeurs, bien que décrivant positivement la vie le premier évoque l’impossibilité de son autrice d’aimer quelque chose, et le second le fait que celle-ci trouve dans la mort un repos réconfortant.
• « Voir des anges à mes pieds » est plus sujet à interprétation. A titre personnel, je le vois comme un signe que mourante, elle voit Azraël l’emmener au paradis.
• Dans le pont (moment entre les refrains), Mylène Farmer compare la vie à « une aile qu'on ne doit froisser ». Par « devoir » on reprend bien l’idée de souveraineté évoquée précédemment, mais aussi que la vie est fragile comme une aile de papillon.
• La première fois que j’ai écouté la musique je pensais que dans les vers suivants : « La vie est belle mais je vais là », « là » signifiait que l’autrice allait « la froisser » (la vie) mais lors de plusieurs représentation Mylène Farmer montrait le ciel, sous-entendant qu’elle si rendait (mais je préfère mon interprétation donc scrogneugneu).
• Mylène compare sa vie à un monde qui serait « emporté » dans la mort. Elle qui « entre en elle » mais qui « mortelle » s’en « va ».
Chose amusante, en 2006 Mylène Farmer a révélé au détour d’une entrevue que le texte original du refrain n’était pas « je vais me coucher », mais « je vais me tuer ». Voici d’ailleurs un extrait des paroles originales beaucoup moins subtiles :
« C’est une belle journée,
Je vais me tuer
Une si belle journée qui s’achève
Donne l’envie d’aimer,
Mais, je vais me tuer
Mordre l’éternité, à dents pleines
C’est une belle journée
Je vais me tuer
Une si belle journée, souveraine
Donne l’envie de paix
Voir des anges à mes pieds, et
Je vais me tuer, m’f’aire la belle. »
[…]
« La vie, belle, trop belle, si belle qu’on ne peut en profiter sans l’abîmer »
« La vie est belle, mais je vais là » (sur scène, elle montre le ciel)
« J’entre en elle (la mort) et mortelle, va » (je quitte mon enveloppe mortelle)
Mylène Farmer a expliqué dans cette même entrevue s’être auto-censurée. Pour ne pas que la chanson donne des airs d’appel au suicide. Pourtant, au-delà de ce choix parfaitement louable, je trouve que la musique gagne même artistiquement à cette retenue, car elle « récompense » l’écoute attentive de la musique en plus d’embellir tous les éléments évoqués jusqu’à lors. Il est même quelque part une image appropriée du suicide, qui, contrairement à ce que certaines de ses représentations laissent évoquer n’est pas une forme de tristesse, mais une absence totale d’espoir.
L'étrange goût de mort
s'offre mon corps
saoule mon âme
jusqu'à l'aurore.
Mylène Farmer