Quelques remarques sur l'interprétation à propos d'une aria : http://www.youtube.com/watch?v=rISjBGOtHhs
Qu'est-ce que la pure virtuosité ? Beaucoup de réponses à cette question.
Pour ma part je dirai que ce qui la caractérise, c'est de se dépasser elle-même. La vraie virtuosité ne peut être qu'en étant plus qu'elle-même. C'est un ensemble d'éléments techniques qui sont à eux tous infiniment plus que leur simple somme. Un exemple directement, à travers une aria d'Antonio Vivaldi, interprétée par Cecilia Bartoli :
Les éléments de la potion sont, entre autre :
- L'ambitus formidable de la chanteuse. Combien d'octaves couvre-t-elle au juste ? Quelle étrange capacité a-t-elle à faire passer sa voix d'un registre aigu à un registre médium-grave en un instant ? Je vous renvois à la ré-exposition, sur « da due venti / freme », bien entendu.
- Car c'est là un second ingrédient : la mobilité proprement indécente de sa voix, qui repousse à chaque nouvelle écoute ma conception des possibles vocaux humains. Cf les vocalises suivant « naufragar » à la ré-exposition, pour ne citer qu'elles.
- Et la mobilité n'est pas que dans cette incroyable diction, il y a la maîtrise des nuances, des contrastes de nuances aussi. Elle nous offre des piano subito à se damner, voile sa voix et la couvre puis revient en force par un crescendo tout en tension avant même que l'on ait compris ce qui nous se passait (cf « spaventato » puis la très terrible tension sur « a desperar »).
- Et même dans les plus faibles nuances (à plus grande raison dans les plus fortes), elle arrive à mettre en œuvre un souffle que l'on sent tendre le moindre trait d'un bout à l'autre, dans un esprit de continuité vocale exemplaire. Elle ne laisse rien tomber, l'indécente pression vocale n'a de comparatif que dans l’hydraulique.
- Mais à l'inverse elle sait aussi faire preuve lorsque la partition le demande d'une précision chirurgicale dans ses attaques de notes. Une ciselure au scalpel, particulièrement inhumaine dans les attaques de notes en vocalises, sans la moindre consonne pour s'accrocher. Tenez, avez-vous déjà essayé de répéter une même note extrêmement rapidement, sans consonne pour la ré-attaquer, sans autre récif auquel se rattraper qu'un « h » aspiré ? « Ho-ho-ho-ho-ho » ? Amusez-vous bien. Et encore l'on ne prend la mesure que d'un millième de la difficulté technique que peut représenter une telle aria.
- C'est une caractéristique de toute façon générale de son jeu : chaque note, chacune, la moindre, est à sa place : parfaitement juste au coma près, parfaitement en rythme au dixième de seconde près. Pas de fumisterie, on ne promène pas l'oreille de l'auditeur trop peu attentif. Non, tout est simplement maîtrisé, sans difficultés apparentes. On a l'impression qu'elle n'aurait pas besoin de plus de travail pour chanter cette aria que pour chanter ce bon vieux « au clair de la lune ». Que ce sont là deux morceaux finalement assez similaire dans la technique nécessaire.
- Et ça c'est aussi un passage nécessaire pour que la virtuosité s'exprime : il s'agit de transcender la technique pure. Tout doit s'écouler non pas « le plus naturellement possible », mais simplement « avec un pur naturel ». Que le profane puisse être convaincu de l'évidente facilité de la chose, et qu'elle est à sa portée, ou à celle de sa petite fille.
- Mais revenons sur la question du rythme : parfaitement en rythme c'est un fait incontestable. Mais notons qu'elle ne tombe jamais dans le travers inverse : le rythme n'est jamais trop marqué, jamais scandé, toujours suggéré. Il y est, nous le savons, pas de doutes. Mais l'on se garde bien de l'appuyer ou de le souligner. Sa présence se suffit à elle-même, le doute n'est pas permis chez l'auditeur, car il n'est jamais présent dans le chant. Voilà tout, et l'on est encore tenté de se dire simplement « pas besoin de plus, c'est évident ». Si nous avions la moindre idée d'à quel point ce n'est justement pas « évident », de tenir ainsi d'une pointe de pied pourtant si assurée et ancrée sur la terrible crête qu'est le rythme, avec les deux précipices, les deux gouffres sans fond qui le bordent de part et d'autre. Me permettrai-je de préciser que c'est pour cette raison que l'on ne bat jamais du pied ni ne claque des doigts en musique classique, que l'on y préfère toujours une battue ? Pour ne pas faire sombrer la musique dans une lourdeur, une pesanteur, qui enfoncerait plus encore son malheureux compositeur dans sa tombe.
- Et enfin, son visage... On sent qu'elle vit ce qu'elle chante. Elle est littéralement la musique qu'elle émet, il y a une fusion entre l'instrument et la musique, entre le moyen et le but, qui est déterminante pour le résultat, pour arriver à ce cristal de perfection.
Et bien, voyez-vous, à mon sens tout ceci ne suffit pas à la vraie virtuosité. Car ce que Cecilia Bartoli et Antonio Vivaldi nous offrent ici, c'est bien plus que la somme de toutes les immenses qualités du chant de cette femme (que ce soit celles dont j'ai parlé ou celles, nombreuses, qui ne me sont pas venues à l'esprit ou dont je n'ai pas même conscience), ajoutées à celles dont je n'ai pas parlé de la composition de Vivaldi et du sens de l'accompagnement de l'orchestre de chambre. C'est un pont vers un état de grâce, où les sens sont à fleur de peau à chaque instant, où l'on pleure et l'on rit sans trop de raisons, sans trop de raison non plus d'ailleurs, et où l'on est constamment déchirés entre le désir de s'accrocher à cet état et celui de revenir dans un environnement à notre mesure, humain.
Mes amis, mes chers amis, nous sommes à mille lieues de ce monde, nous sommes tous petits, tous petits. Contentons-nous de le toucher un peu, d'en grappiller quelques merveilleuses miettes, et de revenir.
PS : Avez-vous remarqué que la ré-exposition, comme d'habitude à cette époque et dans ce genre, est légèrement ornée ? Plus dure encore que le thème initial, si, si.
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