je suis un homme sur terre,
un silkie dans la mer,
et loin de toute terre,
je vis sur un îlot de Sule skerry...
Dans les légendes des Orcades - au large de l'Ecosse - archipel picte, puis habité par les envahisseurs scandinaves pendant plus de 500 ans - le silkie est une créature magique, tantôt humain, tantôt phoque.
Celui de la chanson traditionnelle ( très ancienne ) vient réclamer son fils, né de ses amours avec une humaine. Il l'emmène vivre en mer avec lui, mais la jeune femme épousera un pêcheur qui les harponnera un jour, lui et son fils.
Joan Baez chante cette ballade avec son vibrato si particulier, très accentué, sur des notes tenues longuement, qu'on aime ou déteste tout de suite, sur une mélodie non traditionnelle ( de Jim Waters en 1954 )
...on croyait l'air original perdu pour toujours, mais il a été retrouvé ensuite, recopié d'après les souvenirs d'un vieil homme de l'île Flotta, dans les Orcades.
cette ballade n'est pas l'origine de la légende des silkies : il s'agit d'un mythe qui était déjà très présent dans le folklore orcadien.
le coup du phoque-garou peut faire sourire, mais visiblement ça n'amusait pas les pécheurs orcadiens, d'imaginer que leur femme pouvait être séduite en leur absence par un phoque changé en homme - ni les orcadiennes de penser que leurs hommes pouvaient, en cachant la peau de phoque d'une belle silkie nue, obtenir ses faveurs amoureuses...tant qu'elle ne retrouvait pas où sa peau était cachée. Le folklore nord-écossais regorge de liaisons silkie/humain-e.
( au fait, nombreuses variantes d'orthographe : silkie - selkie - selchie etc...)
on voit, dans cette ballade, 2 éléments de sens :
1- le triomphe de l'humanité sur le monstre animaloïde.
Si, au début, le silkie semble gagnant, en séduisant une humaine, en lui faisant un enfant, puis en lui prenant cet enfant pour l'emmener vivre en mer avec lui, la suite montre l'humaine épousant un vrai humain, bon harponneur, qui tuera le silkie et le fruit hybride de leur union. L'humanité à le dernier mot et élimine l'enfant problématique en même temps que l'amant non-humain.
...et le 2e élément de sens, tellement habituel dans les folklores Ecossais, Irlandais, Gallois, Breton etc. qu'on ne le remarque parfois même plus, c'est la culpabilisation/punition des femmes. Ici, ça donne :
une jeune femme a été séduite par une créature non humaine et a couché avec lui - peu importe si elle ne savait pas ce qu'il était - elle est punie par le destin : elle doit d'abord élever son enfant seule, hors mariage, puis le silkie reparait un jour et emporte l'enfant qu'elle ne reverra jamais, puis enfant et amant seront tués comme des animaux par, ironie, son futur mari i qui lui, est un humain normal, et "bon harponneur".
On voit bien le message culpabilisant sur la tentation, la sexualité, le risque d'aller vers des inconnus au lieu de se limiter à sa communauté, etc.
...mais, si la triple punition du destin est assez sadique, en revanche la chanson ne s'appesantit pas, elle raconte l'ensemble très simplement, presque en passant, comme si tout ça était très naturel, ce qui la rend agréable pour sa simplicité de ton.
...et d'ailleurs la croyance dans l'existence des silkies semble avoir été si répandue et partagée dans l'extrême nord de l'écosse, que c'était quasiment perçu comme une chose naturelle et courante.
La ballade ne nous précise même pas ce qu'est un silkie, elle dit juste qu'il est un homme sur la terre et un silkie dans l'eau sans prononcer le mot phoque : ces légendes étaient si ancrées dans le quotidien que ça allait de soi.
les paroles de la version que chante Joan Baez :
An earthly nurse sits and sings
And aye, she sings a lily wean
"And little ken I my bairn's father
Far less the land where he dwells in"
For he came one night to her bed feet
And a grumbly guest I'm sure was he
Saying, "Here am I, thy bairn's father
Although I be not comely"
"I am a man upon the land
I am a silkie on the sea
And when I'm far and far frae land
My home, it is in Sule Skerrie"
And he has taken a purse of gold
And he had placed it upon her knee
Saying, "Give to me my little young son
And take thee up thy nurse's fee"
"And it shall come to pass on a summer's day
When the sun shines bright on every stane
I'll come and fetch my little young son
And teach him how to swim the faem"
"And ye shall marry a gunner good
And a right fine gunner I'm sure he'll be
And the very first shot that ever he shoots
Will kill both my young son and me"
lexique termes archaïques et écossais : aye = yes , lily wean = lovely child , ken = know , bairn = child ( forme ancienne de born ) , frae = from , thee = you, ( ancien "tu" ) , thy : ton, fee : paiement , stane = stone , faem = foam , ye = you
il y a des versions anciennes bien plus coriaces à décrypter, comme :
An eartly nourris sits and sing,
And aye she sings, Ba, lily wean!
Little ken I my bairnis father,
Far less the land that he staps in.
Then ane arose at her bed-fit,
An a grumly guest I’m sure was he:
‘Here am I, thy bairnis father,
Although that I be not comelie.
I am a man, upo the lan,
An I am a silkie in the sea;
And when I’m far and far frae lan,
My dwelling is in Sule Skerrie.’
‘It was na weel,’ quo the maiden fair,
‘It was na weel, indeed,’ quo she,
‘That the Great Silkie of Sule Skerrie
Suld hae come and aught a bairn to me.’
Now he has taen a purse of goud,
And he has pat it upo her knee,
Sayin, Gie to me my little young son,
An tak thee up thy nourris-fee.
An it sall come to pass on a simmer’s day,
When the sin shines het on evera stane,
That I will tak my little young son,
An teach him for to swim the faem.
An thu sall marry a proud gunner,
An a proud gunner I’m sure he’ll be,
An the very first schot that ere he schoots,
He’ll schoot baith my young son and me.
( à première vue c'est un peu extraterrestre, mais en s'aidant de l'autre, on s'y retrouve vite : eartly = terrienne, nourris = femme allaitante, Ba ! = Oh ! , staps = stops, ane = and , bed-fit = bed foot, comelie = comely, upo the lan = upon the land, weel = well, quo = quoth , suld = should, hae = have, aught = ought , goud = gold , pat = put , gie = give , tak = take, it sall = it shall , simmer = summer , sin = sun , het = hot , evera = every , thu = thou, ancien "tu", schot = shot , ere = before , baith = both )
voir et écouter aussi :
https://www.scotslanguage.com/articles/node/id/418