Sur un trapèze
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Sur un trapèze

Morceau de Alain Bashung (2008)

Comme toujours chez Bashung, texte en équilibre précaire.

Dans l'utilisation du conditionnel par les paroliers ( Mina Babul / Gaetan Roussel ) tient l'idée qu'on se raconte des histoires, comme des enfants; qu'on invente un futur improbable au creux de la main, en soufflant sur les braises; évidemment on fait semblant; et l'amour serait dans ce jeu, dans cette suspension de l'incrédulité :


"On dirait qu'on sait lire sur les lèvres, et que l'on tient tous les deux sur un trapèze

On dirait que sans les poings on est toujours aussi balèzes, et que les fenêtres nous apaisent

On dirait que l'on soufflerait sur les braises

On dirait que les pirates nous assiègent, et que notre amour c'est le trésor

On dirait qu'on serait toujours d'accord

J'ai traqué les toujours, désossé les déesses, goûté aux alentours, souvent changé d'adresse

Ce qui nous entoure, l'extension de nos corps quand nous sommes à l'écart, mineur, chercheur d'or

Quand faut-il être pour?

Que faut-il être encore?

Quand faut-il être pour?

Que faut-il être encore?

Peut-être que la nuit le monde fait la trêve, et qu'aujourd'hui ton sourire fait grève..."


Ici il faut bien sûr entendre "On dirait que", non pas au sens "il semblerait que" ( on dirait qu'il va pleuvoir ) mais au sens "on se raconterait que" ( on dirait qu'on serait des agents secrets).

Donc tout cet amour à deux en équilibre sur un étroit trapèze, où on se comprendrait sans mots, où notre amour serait la chose la plus précieuse du monde, où on ne serait jamais en désaccord -Tout ça exige l'ἐποχή, l'adhésion à un "faire semblant" .

En creux, on comprend que, pour les auteurs de ce texte - de ce chant - l'amour hors de cette bulle-de-si-c'était-vrai ne marche pas comme ça :

qu'on ne tient pas à deux sur un étroit trapèze, que le malentendu l'emporte sur l'entente, etc.


Un dur réel que la voix du chanteur nous invite à oublier pendant 4mn, pour jouer avec lui à faire comme si, à consentir entre adultes qui furent des enfants à le redevenir le temps d'un "on dirait".

...qui vaut ce qu'il vaut et dure ce qu'il dure - C.A.D jusqu'au premier qui dit "j'joue plus".


Il ne s'agit pas tant de se raconter des salades que de construire à deux un espace-temps plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur, et qui durerait peut-être toujours, pour peu qu'on soit Maître du Temps - n'est ce pas, docteur ?


Attention, je n'adopte pas forcément le point de vue des auteurs !

Mais j'aime assez cette solution, assez proche de ce qu'ont développé les premiers chrétiens quand il est devenu évident que les évènements prophétisés dans leur secte n'allaient pas advenir physiquement dans leur "ici et maintenant" : grâce à un passage du christianisme par la culture hellénistique du proche orient, et en particulier la dichotomie "monde physique/monde des idées" du platonisme, ils ont transposé les prédictions ( d'allure très concrètes ) de leur secte dans le monde spirituel des idées, des concepts.

Par ce jeu de transposition, une ville devenait La Religion, la Jerusalem terrestre devenait une Jerusalem Céleste, et surtout; surtout, le temps mystique n'était pas celui du quotidien : Des temporalités incompatibles pouvaient se superposer dans les deux registres.

De la même façon, n'est-il pas possible de parler d'un amour infini qui ne durerait, concrètement, que le temps d'une liaison, mais sans perdre son caractère infini ?

Une sorte de superboucle, si on se réfère à la théorie des cordes en Physique?

Ou une bulle spatiotemporelle paradoxale, si on préfère la science-fiction ?

Un espace temps bien plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur, si on est fan du docteur...


...et après avoir envisagé la question sous l'angle de la mystique, puis de la physique des supercordes, et de la "singularité" spatiotemporelle, on peut rappeler que dans la mythologie celte, les dieux ont abandonné la surface terrestre aux mortels et se sont réfugiés dans des palais souterrains sous les tertres de rocs et broussailles - les sídhe - et les humains qui y pénètrent font involontairement l'expérience d'un décalage temporel : pendant une journée passée dans le monde surnaturel, des mois, des années ou des décennies s'écoulent dans le monde ordinaire.


Peut-on imaginer le phénomène inverse - qu'une éternité puisse exister dans la bulle amoureuse tandis que quelques jours ou quelques saisons seulement passent dans le monde ordinaire ?

La question des temps subjectifs...


...et sous l'angle de la poésie :

"...dans cet océan de glace sombre, une bulle de lumière sera notre royaume"





moranc
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le 6 mai 2026

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moranc

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