Quiconque aura un peu suivi la carrière de The Cure et les interviews de Robert Smith vous le dira : entre la religion et lui, ça n’a jamais été le grand amour. Il y eut bien, en 1981, la sortie d’un album au titre trompeur (“Faith”), mais il y était plus question de retrouver l’espoir, une foi en la vie, plutôt qu’en un éventuel dieu. Par la suite, le sujet ne sera plus guère exploité dans les textes de Smith… Du moins pendant une longue période. En 2004 en effet, l’arrivée de l’album éponyme amènera deux surprises, deux chansons qui laisseront clairement entendre que le leader du groupe est définitivement fâché avec l’idée de la religion. Il faut croire que les attentats du 11 septembre n’auront décidément épargné personne, pas même un type “out of this world” que lui. Invité chez Ardisson quelques temps plus tard pour la promo du DVD “Trilogy”, il s’efforcera d’exprimer son point de vue avec ce mélange de flegme britannique et de fragilité qui le caractérise : la religion, ça craint. Et soit dit en passant, je suis d’accord avec lui. Bon, sérieusement, c’est un peu plus compliqué que ça, et ça tombe bien, son groupe va lui permettre de développer son discours.
Comme je le disais, l’album “The Cure” verra donc naître deux titres aux paroles un peu plus “engagées” que d’habitude, j’ai nommé “Us or them” et “Your god is fear”, la seconde étant celle qui nous intéresse ici. Si le thème est commun, des différences subsistent entre ces morceaux : le premier est hargneux - sans doute l’un des plus bourrins que Cure ait enregistré - et figure sur le tracklisting final, tandis que l’autre est une face B du maxi single de “Taking off” et possède des sonorités plus mélancoliques, davantage créée pour dresser un constat amer des tourments que le monde subit, que les hommes s’infligent, lorsque la religion est prise trop au sérieux (totalement dans le même esprit que notre Souchon national quand il chante “Et si en plus y’a personne”). Car s’il est vrai que nos ancêtres se sont largement étripés au nom de leurs croyances, on aurait espéré qu’au 21ème siècle, cette coutume soit enfin considérée comme ringarde. Pas de bol.
“Your god is fear” est clairement divisée en deux parties. La première est une sorte de longue intro où Smith commence quasiment toutes ses phrases par ces mots, justement : “votre dieu, c’est la peur”. Comme s’il souhaitait que ceux-ci s’impriment au fer rouge dans la tête des extrémistes religieux, qu’il condamne avec une force tranquille. Oui, messieurs, vous n’êtes que des lâches utilisant les moyens les plus vils, le Coran ou la Bible ne sont que des prétextes bidons pour assouvir des pulsions de mort et des frustrations diverses ! Musicalement, on flotte dans une ambiance assez planante mais vaguement menaçante (basse lourde, riff de gratte grésillant…) ; car c’est bien connu, ces illuminés de terroristes, on ne va pas s’empêcher de vivre pour leur faire plaisir, mais d’un autre côté, depuis une dizaine d’années, on est bien conscients, dans un coin de notre tête, qu’on est pas à l’abri de se faire exploser dans le métro par un taré de kamikaze qui a bouffé trop d’explosifs au petit dèj’. Alors Smith s’énerve parfois au début d’un couplet, mais dans l’ensemble, il paraît presque dégagé, voire au-dessus de tout ça, car lui a compris ce que beaucoup de ces fanatiques refusent d’accepter : “been and gone in the blink of an eye”. Sur cette terre, l’Homme est minuscule ; aux yeux de la nature, il ne vaut guère mieux qu’un insecte, il peut disparaître en un battement de cil. Alors pourquoi, je vous le demande, vouloir imposer aux autres ses propres lubies, pourquoi se monter le bourrichon avec un hypothétique dieu que personne n’a jamais vu ? Si ce n’est par peur du vide sans doute, par peur du début, par peur de la fin.
Et c’est là que la seconde partie commence, annoncée par le clavier de Roger O’Donnell, qui donne soudain à “Your god is fear” une dimension plus dramatique, en même temps que le texte introduit une seconde lecture, plus profonde, plus globale, où Smith nous exhorte tous à nous affranchir de ces foutaises qui nous emprisonnent. Et la condamnation de la sphère religieuse tourne en la faveur d’une philosophie athée, davantage orientée vers la nature et le moment présent. “Just for a moment / Feel it inside / Feel it alive / Feel your desire”, clame le leader des Cure, avant de finir en apothéose sur un “Open your mind / Stare out of time / Let yourself die” du plus bel effet (voix profonde, cri de délivrance chargé d’émotion). Certes, on pourra s’interroger sur l’utilité de prendre l’auditeur par les sentiments (surtout si celui-ci est un fanatique religieux), et certains se moqueront peut-être de cette méthode de rêveur idéaliste, mais il y a dans ce morceau une sorte de volonté de recourir au dialogue, de faire réfléchir, de prôner la paix, qui ne peut que séduire, et qui replace la musique dans son contexte d’universalité. Dommage que de l’autre côté des frontières, on fasse la sourde-oreille.