Bref, je crois que pas mal de gens sont passés à côté de la série « bref. »

Avis sur Bref.

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Il fut un temps où cette série était un évènement.
On ne parlait que de ça. On ne voyait que ça. On ne cessait de faire référence qu'à ça.
C’était la série « tendance » par excellence. La série « in ». La série d’une génération.
Tout le monde – ou plutôt devrais-je dire tous les milléniaux – connaissaient « bref. ».

Il fallait dire que c’était clairement la série de son temps.
Un format très court – d’une à deux minutes – se regardant comme une pastille.
Ça se voulait moqueur des traits du quotidien. C’était acerbe sans être lourd. Dense mais léger.
Chaque épisode pouvait se regarder pour lui-même et indépendamment des autres.
Et même si au départ la série a été pensée pour s’insérer dans la grille de sketchs des émissions quotidiennes du « Grand journal » de Canal+, celle-ci avait surtout le format idéal pour devenir virale sur Internet.
A cette époque là, Youtube était en train d’exploser et la série « bref. » se faisait autant sa réputation sur le net que sur la chaîne cryptée.

A l’image de son titre, l’existence de la série a été dense mais brève. 82 épisodes qui s’étalaient sur un an et puis après plus rien. L’éclat de « bref. » n’en fut que plus grand.
Sa notoriété dura encore une année ou deux, le temps de quelques épisodes spéciaux et de la sortie de la série en DVD et Blu-ray…
…Et puis, progressivement, les gens sont passés à autre chose.
Depuis quelques interneteux suivent encore le travail de Kyan Khojandi et de Bruno Muschio sur la chaine Youtube du premier.
Quelques autres tombent parfois sur ses spectacles et ses apparitions au cinéma en se disant « Tiens c’est le mec de "bref." »…
…Et puis pour tous les autres, « bref. » c’est devenu au mieux un truc sympa mais daté, au pire un truc ringard dont il serait de mauvais ton de parler.

Pour ma part j’avoue que j’ai toujours eu de la sympathie pour cette série mais sans forcément lui accorder beaucoup de crédit.
Je m’en suis particulièrement rendu compte quand un de mes potes – Rupo / Lapin commun pour ne pas le citer – m’avait annoncé qu’il avait acheté le coffret blu-ray de la série.
Je me souviens encore de ma réaction : « Ouais bon d’accord c’est sympa mais quand-même… »
Rupo m’avait alors dit : « eh bah écoute, quand tu les regardes comme une série à part entière et non comme une simple accumulation de sketchs déconnectés les uns des autres, tu te rends compte que c’est AUSSI une série au sens feuilletonesque du terme… Et une série qui mérite vraiment le coup d’œil. »
Cette remarque m’avait rendu curieux tout en me laissant dubitatif.
« bref. », un feuilleton ?

Et puis quelques jours plus tard, mon pote rapporta de l’eau au moulin de cette discussion.
Il m’avait envoyé un lien vers un podcast audio de presque cinq heures d’une certaine « Radio Navo ».
Le Navo en question n’était autre que Bruno Muschio, co-auteur de l’ombre de la série (…enfin presque de l’ombre puisqu’on le voit jouer « Jamais » dans l’épisode 2). Et il se trouvait qu’un peu dans la foulée d’une Radio Usul, ce cher Navo s’était décidé à lancer son propre podcast pour inviter des amis ; parler de son rôle de créateur ; dire ce qui lui passe par la tête…
…Et là, dans le podcast envoyé par l’ami Rupo, la question traitée était la suivante : « La série "bref." est-elle sexiste ? »
Intrigué, j’ai lancé le podcast et je suis tombé sur Navo en train de débattre avec quatre féministes qu’il avait invités suite à un échange houleux qui avait eu lieu précédemment entre eux sur Twitter. Ces dernières y avaient reproché à la série « bref. » d’être sexiste et Navo avait voulu traiter ce débat de vive voix.
Cinq heures donc. Rien que ça, ça me surprenait.
Comment peut-on disserter pendant cinq heures sur une simple accumulation de petites pastilles humoristiques sans prétention ?
Et là…
…Un autre monde s’ouvrit.

Voilà que lors de ce fort intéressant débat, je me suis rendu compte qu’il y avait des personnages construits sur le long terme dans cette série ; qu’il y avait un propos porté sur le quotidien et le mode de fonctionnement de cette génération de milléniaux ; mieux que ça, je me suis rendu compte qu’il y a un REGARD.
Tout a basculé quand j’ai entendu Navo dire ça : « tous les gens qui me disaient "bref. c’est bien parce que je me reconnais dedans", j’me disais "mais t’as pas remarqué que sa vie [au héros] c’est de la merde en fait ?" C'est-à-dire qu’il […] avait tous les défauts d’un homme de base dans notre pays et que tous ceux qui s’étaient reconnus dans lui n’avaient pas poussé plus loin […]. En fait on montre un gars qui […] perd tout. Il est amoureux d’une fille qu’il a pas. […] Il fait une dépression. Il s’embrouille avec ses amis. Il n’a pas de job. Il n’a pas de but dans la vie. Et c’est dommage qu’ils n’ont pas perçus ça chez le héros parce qu’ils ne peuvent pas percevoir la démarche qu’a accompli le héros. »

Non mais attendez deux secondes…
…« bref. » aurait donc une cohérence globale ?
Une approche critique ?
Il fallait que je revoie ça.

J’ai fini par suivre le conseil de mon cher Rupo.
A mon tour je me suis renfilé les quatre-vingt deux épisodes, histoire d’en avoir le cœur net.
J’ai toujours autant ri mais là, quelque-chose de plus venait de se passer.
Dépressurisation.
« bref. » raconte quelque-chose sur tout son long.
Mieux que ça : « bref. » offre à voir quelque-chose de notre temps.
Et il suffit simplement d’en prendre conscience pour que – soudainement – tout devienne clair.

« bref. » c’est bien plus qu’une pastille humoristique. C’est effectivement un vrai condensé de ce qu’est la génération milléniale, aussi bien dans le fond que dans la forme.
C’est un format d’hyperactif. On s’intéresse à plein de choses en même temps mais on ne s’attarde sur rien. On traite les choses à l’emporte-pièce, sur l’instant et selon la pulsion et le questionnement du moment.
Ça va. Ça vient. Ça repart. Ça revient. Une existence fragmentée qui cherche à faire plein de choses et à partir dans tous les sens mais pour au final laisser toujours en plan les mêmes questions – les plus élémentaires – et surtout pour passer à côté de l’essentiel.
« bref. » c’est cette culture de l’immédiateté, de l’impatience, de l’impuissance.
Et tout ça mène à quoi ? Tout ça mène à la vie de « Je ».

Qui est Je dans « bref. » ?
Je est un bon bougre en soi. Un mec sympa. Un mec qui a de la jugeote, du recul et de l’autodérision.
Mais Je est un mec noyé par ses préoccupations existentielles et égotique. Il lui faut une meuf qui corresponde à ses fantasmes profonds, un boulot dans lequel il s’accomplisse pleinement, un corps dans lequel il se sente optimal…
Ses solutions et la nature de ses problèmes, il les a sous les yeux. Mais parce qu’il refuse de se poser plus de deux secondes sur une chose afin de la regarder en face, il traite tout superficiellement, sans jamais avancer dans quoi que ce soit.
Il tourne en rond en s’ensilant dans ses propres névroses égotiques.
A force d’être hypersensible à ses propres sentiments mais hyposensible à ceux des autres, il sombre dans la rancœur, l’aigreur et le mépris.
Je est un connard. Un connard qui finit par ne même plus se supporter lui-même.
Je sombre d’ailleurs lentement dans la dépression.
Je est le millenial lambda.
Il est le produit de son temps.

J’ai beau chercher mais je ne vois pas d’œuvre qui décrive mieux que cela la génération Y.
Dans la forme comme dans le fond – jusque dans son succès – cette série, c’est la génération Y.
Ç’en serait presque d’ailleurs aussi la limite.
Parce que l’air de rien, sur pas mal d’aspects, « bref. » est aussi un peu trop ce qu’il critique.
L’urgence de la production fait que certains épisodes tapent un peu à côté.
Par exemple, l’épisode 53 « Bref, il y a des gens qui m’énervent » n’est clairement qu’un prétexte pour caser des potes et faire des clins d’œil.
Idem pour l’épisode « Bref je suis né », dans lequel il y a vraiment un côté remplissage qui ne me parle pas trop.
Mais le pire reste encore l’épisode 40 « Bref j’ai embrassé cette fille » dans lequel on voit juste Je… bah embrasser cette fille. Et rien de plus.

D’ailleurs, cet épisode 40, il est au fond symptomatique de ce que va être la deuxième moitié de « bref. » ; cette moitié qui a été réalisée suite au renouvellement par Canal+ de la série.
Là, on sent les deux auteurs chercher à insister davantage sur le propos qu’ils entendent développer à l’égard du personnage de Je et dès lors les épisodes perdent parfois clairement en équilibre, en fluidité, voire carrément en pertinence.

Pour ma part ça dérape clairement à partir de l’épisode 63 : « Bref, j’ai fait un choix. »
A ce moment-là Marla arrive en petite tenue au domicile de Je et de « cette fille ». Une explication s’impose. La duperie de Je doit être mise à jour.
Que Marla s’en aille le cœur brisé et qu’elle refasse sa vie ailleurs : OK.
…Mais par contre que « cette fille » se satisfasse du simple fait d’être choisie et reprenne sa relation avec Je comme si de rien n’était, chez moi ça ne marche pas.
Techniquement, un évènement comme ça, ça casse quelque-chose. Le fait que ça ne casse rien, ça relève clairement pour moi de la faute d’écriture. Une faute qui a notamment consisté à mal développer le personnage de « cette fille ».

D’ailleurs, globalement, la relation entre Je et « cette fille » ne marche pas au regard même de ce que la série cherche à dire.
Cette fille – techniquement – n’a rien à faire avec Je.
Dans l’intérêt de l’intrigue, il aurait fallu que « cette fille » soit davantage dans une relation utilitariste et superficielle à l’égard de Je, comme Je l’est finalement aussi avec d’elle. De la même manière que « cette fille » est un fantasme pour Je, Je aurait dû/pû être une sorte de « copain doudou de transition ».
Que l’un soit un produit de consommation pour l’autre et vice-versa, ça aurait clairement été bien plus signifiant pour l’intrigue et ça n’aurait d’ailleurs que d’autant plus renforcé l’opposition entre cette relation et celle qu’entretenait Je avec Marla.

A partir de cet épisode 63 donc, l’intrigue a clairement perdu en saveur pour moi.
C’était devenu une sitcom plus banale qui avait perdu beaucoup de sa subtilité ; esprit sitcom qui trouve son apothéose dans le déplorable épisode 74 : « Bref j’ai fait une soirée déguisée ».
Là on sent que les auteurs veulent être sûrs qu’on a bien tous compris leur démarche et leur propos, alors ils y vont à la truelle. Ce monologue, ah mais au secours…
…Ah à partir de là, j’ai eu du mal à me remettre dedans.

...
Et franchement, elle est vraiment dommage cette perte d’équilibre sur les vingt derniers épisodes car – l’air de rien – « bref. » était vraiment parvenue jusqu’alors à développer un habile jeu de saut de puces entre dérision, farce et petits moments de tendresse.
Avec ce dérapage final, la série a clairement perdu en subtilité et en malice, basculant soudainement dans ce qu’elle entendait pourtant critiquer : la précipitation, la lecture superficielle des choses, voire même parfois l’injonction au lol.
En fin de compte, je pense que ça a été une très bonne chose que le duo Khojandi / Muschio sache s’arrêter rapidement.
Même pour eux, je crois que « bref. » ça commençait à aller beaucoup trop vite.

Mais bon, « bref. » a donc su s’arrêter à temps.
Ainsi, parce qu’elle a su rester une série courte, « bref. » est parvenue selon moi à préserver l’essentiel. Elle est parvenue à rester une expression brute et concise de son temps.
D’ailleurs, je reste persuadé que d’ici quelques décennies, cette série finira par s’inscrire dans le paysage culturel français comme étant l’une des icônes de ce qu’étaient les années 2010.
Elle deviendra alors le symbole de son époque : celui de l’inflation d’internet, de la vitesse, de la fragmentation, du moi…
En d’autres mots « bref. » est sûrement appelé à devenir un marqueur.
…Et un marqueur singulier car, pour une fois, le sujet d’étude contient également en lui l’étude du sujet.
En cela, je pense qu’il est aujourd’hui bien difficile de renier tout le mérite de cette série.

Bref… Je crois qu’on aurait tous intérêt à se revoir « bref. »

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