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Le coeur a ses raisons... (saison 1)

Avis sur Chambers

Avatar Red Arrow
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Une transplantation cardiaque sur une adolescente entraînant des visions surnaturelles du défunt donneur ? Autant dire que c'est le genre de pitch qui a toutes les chances de faire peur mais pas pour les bonnes raisons car, si ce point de départ se trouvait au coeur d'une énième teen-épouvanterie made in Blumhouse ou d'un téléfilm de seconde zone, nul doute que les options "jumpscares idiots" ou "avalanche de niaiseries gluantes" seraient au rendez-vous ! C'est donc logiquement avec beaucoup d'appréhension que l'on se lance dans l'aventure "Chambers" proposée par Netflix, les noms d'Uma Thurman et Tony Goldwyn ont beau nous assuré d'un certain niveau, les craintes autour d'un tel postulat déjà de si nombreuses fois malmené par le passé restent énormes...

Heureuse surprise, la série crée par Leah Rachel nous rassure instantanément sur sa qualité par son traitement ! En effet, en termes d'approche, "Chambers" révéle d'emblée une véritable identité visuelle en alliant la spécificité son cadre (un coin perdu d'Arizona où les paysages sont partagés entre la modernité apportée par les plus aisés et les traditions des plus pauvres souvent natifs de la région) au climat étrange dans lequel vont évoluer ses protagonistes. Point de jumpscares faciles ici (ou si peu), "Chambers" préfère faire germer une atmosphère atypique forcément véhiculée en grande partie par les maux paranormaux de son héroïne mais aussi par la tristesse et le malaise distillés par la place préponderante des parents de celle qui lui a "offert" son coeur, le tout dans ces décors oscillant dans ce paradoxe constant d'irréel et de réalisme (la forme de "prison" amenée par la tempête de sable dans le premier épisode en est un des meilleurs exemples). Cet angle parfois un brin contemplatif pourrait laisser une impression de lenteur pour certains mais il n'en est rien. En réalité, il est partie prenante de la perspective narrative de la série, celle-ci est de tisser peu à peu une toile cohérente autour de sa trame majeure, avec sa montée en puissance dans un fantastique teinté d'onirisme, et les développements psychologiques de tous ceux qui s'y retrouvent piégés.
Cet apparat formel séduisant est évidemment en parfaite adéquation avec les éléments qui constituent la base scénaristique de "Chambers". Les disparités sociétales de l'Arizona sont le tremplin idéal pour précipiter le choc de la rencontre entre deux castes que tout semble opposer : d'un côté, Sasha, jeune lycéenne amérindienne, orpheline et élevée par un oncle dans des conditions modestes, de l'autre, Ben et Nancy, un couple fortuné peinant à refaire surface après le décès de leur fille Becky. Le coeur de cette dernière désormais à l'intérieur du corps de Sasha et les conséquences malheureuses qui vont en decouler vont devenir le trait d'union entre ces deux mondes dont le caractère a priori antagoniste va peu à peu voler en éclats. Socialement d'abord, la générosité de ces parents endeuillés vis-à-vis de Sasha va la propulser dans un environnement doré très éloigné de ses proches mais les failles humaines que l'héroïne va rapidement y déceler seront finalement semblables à celui d'où elle vient malgré l'artificialité des apparences du nouveau. Ensuite, les croyances habitant ces deux mondes nous sont présentées comme deux extrémités possibles de la spiritualité entre la religion new-age d'une secte dont les gens riches du coin sont adeptes et le caractère ancestral des rites amérindiens en voie de disparition mais, encore une fois, "Chambers" va faire disparaître les barrières entre elles lors de sa progression en mettant leurs points de liaison en exergue pour bien démontrer que les notions de Bien et Mal sont communes à n'importe quelle foi et que, même si on cherche à s'en éloigner, elles se rappellent invariablement à nous sur un plan universel. Enfin il y a toute cette myriade de personnages traités avec un réalisme bienvenu, leurs tourments personnels ou partagés seront toujours traduits en corrélation utile avec le développement de l'histoire et, à l'image de ces prologues nous dévoilant à chaque fois un peu plus les événements de la fameuse nuit de l'opération dans un plan toujours plus vaste, auront un rôle décisif à y jouer dans un ensemble cohérent.
Le symbole parfait de cette approche est bien entendu avant tout la fusion hors du commun de coeur et d'esprit entre Sasha et Becky, deux jeunes filles qui n'avaient aucune chance de se rencontrer au-delà de leurs drames vécus mais, en élargissant cette donne à des dimensions sociales, spirituelles et psychologiques, "Chambers" convainc bien plus que la moyenne par un regard adulte rafraîchissant autant sur ses thématiques que sur la galerie de personnages attachants qui la fait vivre... On est donc bien loin d'une idiotie de teen-bidulerie horrifique lambda comme on en croise à tous les coins d'écrans que cela soit en matière d'atmosphère ou d'intelligence de traitement. Toutefois, si la série coche toutes les cases du "très bon" sur ce côté, il restait maintenant à voir ce qu'elle avait à raconter avec tous ces éléments...

À partir de ce moment, quelques spoilers sur la construction et la teneur de la série, j'essaie de ne pas rentrer dans les détails mais bon... il est clairement préférable de l'avoir vue avant de continuer à lire

Dépouillée de tout ce contexte qui lui confère son identité, il faut bien reconnaître que, dans un premier temps, "Chambers" fait moins rêver sur le fond. Même si la série a incontestablement l'art et la manière de se montrer prenante, force est de constater que l'enquête menée par Sasha sur la mort de celle qui fut la propriétaire de son nouveau coeur est, elle, un peu plus ordinaire que le reste. Le schéma de la progression entre indices et multiples fausses pistes est connu et on prend même peur que tout le contexte surnaturel ne soit encore qu'un appareillage métaphorique pour aboutir sur une résolution de banal thriller domestique avec la révélation du coupable et le départ du fantôme à la clé. Métaphoriques, les visions de Sasha le sont, oui, évidemment mais leurs objectifs semblent tellement toujours renvoyer à plus qu'il serait bien dommage qu'elles ne servent qu'à un déroulement aussi futile, surtout au vu de leurs qualités esthétiques et de la parcimonie avec laquelle elles nous sont délivrées (si l'on excepte les fins d'épisodes un peu racoleuses de ce côté pour nous donner à tout prix envie de découvrir le suivant).
Cependant, arrivée à mi-parcours, "Chambers" va une fois de plus agréablement surprendre en optant pour une semi-résolution très ancrée dans le réel des doutes adolescents en réunissant ses jeunes protagonistes autour d'une inévitable et terrible vérité coupant l'herbe sous le pied à tous les fantasmes. On en arrive même au point de se demander comment la série va parvenir à rebondir pour exposer les raisons derrière cette révélation et si celles-ci peuvent vraiment supporter encore une moitié de saison. Encore une fois, c'était sous-estimer les capacités narratives de "Chambers" qui va totalement prendre le contre-pied de nos doutes sur sa première moitié en utilisant justement ce nouveau point de départ on ne peut plus rationnel pour foncer tête baissée dans la construction de sa mythologie fantastique, point-clé de son dénouement global. Cette inversion des canons scénaristiques habituels va une nouvelle fois permettre à "Chambers" de faire entendre sa différence comparé au tout-venant surnaturel. Ainsi, dès lors et chose plutôt rare, chaque épisode va apporter une pierre nécessaire à la compréhension totale de l'édifice : par exemple, l'épisode 8 aux allures d'exercice de style "tripant" (brillamment mis en scène par Ti West) va vite révéler son rôle de transition charnière vers le dénouement, le 9 sera celui de la confrontation de ceux gravitant autour de Sasha/Becky avant que le 10 bascule définitivement au "coeur" du problème (héhé). Il en va de même pour les personnages, tous ont une contribution à faire valoir pour que le puzzle puisse enfin s'assembler grâce à la mosaïque de leurs traumas respectifs amenés à se fracasser devant le déchirement bien plus grand qui gouverne le duo Sasha/Becky aux frontières de plus en plus ténues. Toujours diablement prenante et se renouvelant sans cesse visuellement face aux différentes directions prises, "Chambers" ne cesse de tenir la route jusqu'à ses ultimes instants qui... peuvent engendrer un brin de frustration.

Jusqu'alors "Chambers" avait certains défauts, notamment l'apparent classicisme de l'enquête au coeur des cinq premiers épisodes, mais le fait est qu'on ne l'avait jamais envisagée comme une première saison, la série donnait l'impression d'aller jusqu'à une conclusion qui ne pourrait que résoudre toutes les questions en suspens. C'est un peu le cas, soyons honnêtes, tous les points ayant amenés à sa "fin" sont désormais reliés entre eux et établis dans une vision globale, seulement le dernier épisode ne va que combler partiellement nos attentes en s'attardant avec brio sur le conflit interne entre Sasha et Becky, les autres éléments maintenant essentiels de la série n'auront qu'un rôle plus secondaire à jouer dans les dernières minutes annonciatrices d'une saison 2 où les forces en présence ne seront plus les mêmes. Comme "Chambers" présentait assez clairement les signes du format d'une mini-série, on ne peut que rester un peu sur notre faim devant ce dénouement certes très satisfaisant mais indéniablement évasif en attendant une potentielle saison 2. On croise les doigts pour que Netflix et ses algorithmes entraînent pas l'annulation de la série car on ne pourra finalement jamais juger sa vraie valeur sur son intégralité qu'il nous tarde désormais de découvrir vu cette très bonne (hélas) première partie...
Par ailleurs, peut-être que sur un plan global, "Chambers" aurait gagné a être resserrée plutôt que de s'étendre sur dix épisodes, un reproche fait à bon nombre de séries Netflix, mais son format de 40-45 minutes au lieu de l'heure habituelle la rendant très digeste et le fait qu'a posteriori, on ne voit pas vraiment quel surplus ôter tant toutes ses pièces scénaristiques s'emboîtent plutôt bien nous font revoir ce défaut a minima.

Alors, oui, "Chambers" ne restera peut-être comme un hit absolu à la "The Haunting of Hill House" dans les séries Netflix mais ne faisons pas la fine bouche car, dans le genre, celle-ci aura eu le mérite de réussir à déjouer nos attentes autour d'un pitch peu avenant et dont on croyait tout connaître. Esthétiquement travaillée et s'adaptant sans cesse sur ce plan aux folies que lui offre ce postulat d'un coeur pour deux, écrite de manière à mettre toutes ses strates de lecture en lumière sans jamais perdre de vue ses confrontations de classes, de cultures, de croyances et de psychologies de personnages faisant face à leurs propres démons (ou d'autres), "Chambers" se sera révélée passionnante, voire carrément envoûtante, la majeure partie du temps et toujours susceptible de tromper le spectateur quant à la teneur de ses tournants narratifs. N'oublions pas de mentionner également un casting au diapason, à commencer par la révélation Sivan Alyra Rose, excellente de bout en bout et, bien entendu, le duo Uma Thurman/Tony Goldwyn qui, grâce au statut aussi tragique que mystérieux de leur couple, surnagent dans une troupe de comédiens n'ayant en rien à rougir de la comparaison au vu sa qualité.
Espérons donc que cette première saison connaisse le succès qu'elle mérite, Sasha et celle qui l'habite désormais ont encore sûrement de nombreuses et belles choses à nous montrer, à ne pas en douter...

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