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L’effondrement – série créée par Les Parasites: Y a-t-il toujours un pilote dans l'avion ?

A la fin de La Haine (Kassovitz, 1995), la voix grave du narrateur conclue le film en déformant légèrement la phrase qui l’ouvrait deux heures auparavant : « C’est l’histoire d’un système qui tombe du cinquantième étage d’un immeuble et qui dit à chaque étage : ‘’Jusque-là tout va bien. Jusque-là tout va bien.’’ L’important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage. ». Ce que proposent Les Parasites dans leur micro-série L’effondrement, c’est de montrer huit atterrissages, ou plutôt huit crashs, par suite de l’effondrement du système français actuel. La première originalité de la série est que l’on ne voit jamais la petite goutte qui fait déborder le vase, mais que l’on se contente d’observer ses conséquences sur divers modes de vie sociaux.

A la différence de séries traditionnelles où l’on suit l’évolution de personnages du début à la fin, le parti pris des cinéastes est de créer des épisodes dans lesquels les personnages sont orphelins. Si on en revoit certains dans plusieurs épisodes, de façon secondaire (le père de famille et ses filles, le patron de la station essence…) ou en caméo (le policier, la petite amie d’Omar…), la plupart des personnages n’ont qu’une vingtaine de minutes pour exister. L’effondrement est plus une anthologie de huit courts-métrages dont le fil rouge est défini dans le titre. Inspiré des thèses de collapsologie, notamment de Jacques Blamont auquel un hommage est rendu dans le dernier épisode avec le personnage de Jacques Monblat, la série atteint une forme de réalisme percutant. Le parti pris du plan-séquence intègre le spectateur comme témoin voire comme figurant, car l’écriture du film comprend tous les plans y compris secondaires et que le hors-champ vit de sons et de discours. L’idée de poser l’action dans une France contemporaine rend l’intrigue plus engageante que si elle se passait dans un pays pauvre et lointain : tout est mis en œuvre pour intégrer le spectateur dans cette ambiance de plus en plus terrifiante, qui doit aussi très largement aux performances des acteurs et actrices.
Si l’on n’assiste pas à l’évolution de personnages précis, c’est de celle de l’Homme qu’on est témoin. « L’effondrement » c’est celui de l’Homme : au gré des épisodes, à mesure que l’effondrement est passé, c’est la vie sociale qui cesse d’exister. Habilement, cela se remarque dans les titres des épisodes, qui s’éloigne progressivement du cœur de la vie citadine. Du supermarché, on glisse vers la station essence, puis à l’aérodrome (la phase de fuite) ; du hameau, on se dirige vers la centrale avant d’arriver dans la maison de retraite (la phase de survie) ; enfin, c’est sur une île que l’histoire s’achève, au 170ème jour après l’effondrement. Dans cet épisode, la femme (l’épouse du riche homme que l’on a suivi à l’épisode 3, qui a une place réservée sur une île high-tech pour les millionnaires) parle à peine, crie, geint, hurle, se rapprochant davantage de l’animal que de l’être humain : tel King Kong accroché non pas au toit de l’Empire State Building mais à la coque de son voilier, elle se bat contre un drone présent pour la détruire. Cet épisode semble clore la métamorphose de l’Homme, que le mode survie a d’abord rendu hors-la-loi, criminel, puis asocial et bestial. Si l’égoïsme anime les personnages pris dans l’étau de la panique et soumis à l’instinct et la pulsion, trois épisodes mettent en scène des tentatives d’entraide et s’achèvent par trois échecs, un lamentable au hameau, un héroïque à la centrale et un émouvant à la maison de retraite. Ces échecs signent à la fois la fin de l’Homme et de son environnement social et un espoir en demi-teinte, un défi à relever à l’avenir. C’est un arrière-goût de frustration qui nous reste au travers de la gorge.

L’inachèvement des épisodes participe à cette frustration. En plus d’être un témoin impuissant d’une série d’échecs et de signes anxiogènes (pannes d’électricité, pénuries d’essence, de nourriture et de médicaments), le pain du spectateur lui est retiré de sa bouche avant le dénouement. Chaque épisode est un incipit : les trois premiers s’achèvent sur un départ (une fuite ?) vers l’inconnu, comme si on commençait un livre qui ne comportait que le premier chapitre. Ce format de nouvelle cinématographique (en littérature on en fait un genre de la frustration) fonctionne grâce au rythme incessant de la mise en scène. Le choix de faire de chaque épisode un unique plan-séquence, en plus d’être un défi pour les jeunes cinéastes, demande une précision spectaculaire : tout est en mouvement continuel, son et image se disputent et soudain tout s’arrête. Est-ce l’atterrissage, ou bien peut-on encore tomber plus bas ? La mort est de plus en plus présente, jusqu’à être réclamée par une dame âgée dans la maison de retraite, tandis qu’être en vie relève de l’exception, comme la jeune fille étrangère sur son bateau, baignant dans le sang à côté du cadavre de sa sœur. Mais la bizarrerie de ces morts, c’est qu’elles n’achèvent pas l’histoire : après la mort de son mari, la femme décide tout de même de quitter la station essence devenu terrain de guerre ; après la mort du fils du médecin du hameau, sa tueuse tire sur une autre femme bénévole après avoir voulu la noyer… Les crimes semblent donc inachevés ou avortés par l’urgence ou le regard des autres. En d’autres termes, il est toujours trop tard : le rythme du récit est toujours plus rapide que les personnages. On ne pense plus, on agit ; la pulsion est reine. Et soudain tout s’arrête, comme si on regardait les dégâts. Mais il est déjà trop tard, « si la croissance continue, il va y avoir un effondrement, si la croissance s’arrête, il va y avoir un effondrement. » dit Jacques Monblat, merveilleusement interprété dans le dernier épisode.
L’épilogue (« L’émission ») a un arrière-goût de prologue (J-5). Encore une fois, l’inachèvement vire à l’incipit : l’effondrement sera imminent. On repense au court-métrage des Parasites diffusé sur leur chaîne YouTube, Le lanceur d’alerte, qui faisait la part belle à ces curieux messagers. Jacques Monblat arrive illégalement sur le plateau télé comme un prophète 2.0, que l’on s’empresse de crucifier parce qu’il ose dire autre chose que « Jusqu’ici tout va bien », et martèle que l’atterrissage sera douloureux si on ne réagit pas tout de suite et vraiment. Entouré de singes médiatiques, il garde son sang-froid avant de s’élancer dans un discours proche de Charlot à la fin du Dictateur, déjà un cri d’alerte pointant du doigt l’orgueil et l’égoïsme des hommes et proposant une vie plus belle et plus solidaire. On a reproché aux créateurs de la série d’être trop gentil par rapport à ce qui adviendrait, de la même façon qu’on leur a reproché d’être trop excessif (réaction des journalistes dans le dernier épisode).

Quel enseignement tirer de cette œuvre qui erre aux bords du précipice de l’à-quoi-bon ? La série n’a pas de moralité. Les singes ne sont pas ceux d’une fable ou d’un conte, mais ils ont quitté le cirque ou le zoo où on leur faisait faire des acrobaties au prix de quelques cacahuètes (le système) pour retourner dans la jungle, leur état de nature. Les riches Demarest s'en sortent sans doute mieux que les autres, comme si l'effondrement du système avait oublié d'effondrer les inégalités sociales. Véritable conflit philosophique entre rousseauistes et hobbesiens, L’effondrement irait donc (ce n’est qu’une hypothèse) à rebours des thèses de Darwin. L’homme est-il naturellement bon et socialement méchant, ou bien naturellement méchant et socialement bon ? Ou plutôt, l’homme est-il devenu inhumain, ou bien c’est la société dans laquelle il vit qui est responsable de son inhumanité ? Le dernier épisode donne une solution à cette querelle philosophique, comme un cri d’alerte et d’espoir, le cri du cœur d’un singe qui a envie de redevenir homme : Jusqu’ici tout va mal.

Alfred_Babouche
8
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