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Avis sur Les Soprano

Avatar Fujee
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6 mois. Il m'aura fallu attendre 6 mois après avoir terminé Les Sopranos pour pouvoir en faire une critique objective, détachée. Tout chef d'œuvre demande un temps de digestion, d'introspection avant de pouvoir en dégager la substantifique moelle, et ainsi rendre un avis définitive. Alors forcément, quand on parle de la meilleure série de tous les temps, 6 mois, c'est un strict minimum.

Dans cette critique, je ne m'attarderais pas sur l'univers et le scénario de la série. Même si ceux-ci sont d'une qualité et d'une écriture magistrale. Disons rapidement que la série raconte l'histoire d'un homme, Tony Soprano, à la tête d'une famille de mafieux à Newark, dans le New Jersey. Oubliez les mafieux ultra classes et glamour des Scorsese, et autres Parrains. Ici, nos mafieux ont des gros bides, sont totalement incultes et font des blagues de cul. Une vision plus humaine, plus intimiste, qui n'est pas là par hasard, j'y reviendrais plus tard. A travers la psychanalyste Jennifer Melfi, nous rencontrons donc Tony, ce père de deux familles (la vraie famille, et la mafia), névrosé et dépressif. On est déjà loin des standards du genre. Mais avant d'être un mafieux, Tony Soprano est surtout un homme. Un homme dans lequel beaucoup de téléspectateurs se reconnaîtront. Tony est constamment confronté à des dilemmes, à des décisions qui, si elles sont mal prises, peuvent avoir des conséquences dramatiques. Ce personnage est d'une profondeur et d'une crédibilité rarement (jamais ?) vue dans une série télévisée. C'est sans doute en partie pour cette raison que Les Sopranos est considérée comme une pierre angulaire de la série télévisée américaine, dans le sens où elle a propulsé le média vers un niveau d'écriture et de profondeur jusque là réservé au cinéma. David Chase, créateur de la série, a compris une chose qui paraît désormais évidente : si l'on peut rendre des personnages attachants et crédibles dans un film d'une heure et demie, imaginez ce que l'on peut faire avec une série de 86 épisodes de 40 minutes.

Si je dis « des » personnages, ce n'est pas anodin. En effet, même si l'interprétation de Tony Soprano par James Gandolfini est magistrale, incroyable, et a été à juste titre récompensée par de nombreux Emmy awards, le show doit également sa qualité aux personnages secondaires, qui en fait ne le sont pas. Chacun a son heure de gloire (souvent tragique), et la série offre ainsi une galerie de personnages tous différent, et terriblement humains. Au casting déjà riche s'ajoutent des guests talentueux, tels que Steve Buscemi, Lorrain Bracco, Joe Pantaliano, ou encore Franck Vincent. Le fait que les acteurs de la série soient quasiment tous des américains d'origine italienne joue grandement dans la crédibilité des personnages. Chacun mériterais un paragraphe entier, mais ils sont tellement nombreux qu'il m'est impossible de tous les présenter. Citons donc pêle-mêle Christopher Moltisanti , la petite frappe ambitieuse dont on suit l'évolution au sein de la famille, interprété par Michael Imperioli (1 victoire et 5 nominations aux Emmy), sans doute le personnage le plus humain de la série ; Paulie Gualtieri, le vieux garçon vénal, lèche-botte et terriblement seul ; Silvio Dante, le bras droit de Tony, entièrement dévoué à son chef; Ralph Ciffaretto, l'ordure qui met entièrement son intelligence au service de la méchanceté ; Janice, la sœur névrosée de Tony ; Livia, la mère dure et manipulatrice ; Tony Blundetto, l'homme au passé de mafieux et en quête de rédemption ; Johnny Sacrimoni, mafieux new yorkais, Orgueilleux et terriblement classe ; Artie Bucco, l'ami d'enfance qui a choisi un autre chemin ; Corrado « Junior » Soprano, le mafieux à la retraite, que l'on voit lentement vieillir et devenir sénile ; Carmella Soprano, la femme de Tony, bien plus intelligente que les autres femmes de mafieux de la série, qui tente vainement de fermer les yeux sur les activité illégales et les tromperies de son mari qu'elle aime profondément... Bref, je m'arrête là, j'aurais pu continuer longtemps tant la galerie de personnages est riche et haute en couleur, mais vous aurez compris le message : chaque personnage incarne un type de personnalité, de caractère et de personne qu'on a tous connu (voir été) à un moment de notre vie. Pour avoir une idée de la richesse du casting, sachez que je pourrais aisément dresser un top 20 de mes personnages préférés dans la série.

Une autre qualité majeure des Sopranos est son écriture. Chaque épisode peut être vu comme un film, avec une introduction, une structure et une fin. Les fins d'épisodes sont toujours très soignées, accompagnées de musiques très bien choisies et variées, et qui se prolongent lors du générique (sauf lors du dernier épisode de la série, mais je n'en dis pas plus). Là où l'écriture révèle toute sa puissance, c'est lorsque qu'on se rend compte que l'on en vient à aimer à nouveau un personnage, alors que 2 scènes plus tôt, il tuait froidement quelqu'un en bon sociopathe qui se respecte. La série est tout sauf manichéenne, ici pas de notion de bien et de mal, mais une alchimie des deux en chaque personnage. Comme dans la vrai vie quoi.

Esthétiquement, je dirais simplement que c'est visuellement parfait, avec dans chaque épisode des plans à la composition époustouflante, toujours au service de l'ambiance et de l'intensité, insufflant une touche cinématographique à la série.

Notons également l'humour, très présent tout au long de la série. Au-delà des blagues pas toujours très subtiles des personnages, c'est surtout notre connaissance de la psychologie de chacun d'entre eux, et certaines situations, qui rendent certaines scènes hilarantes. Ceux qui ont vu la série penseront tout de suite à l'épisode Pine Barrens, réalisé par Steve Buscemi, qui est l'un des épisodes les plus drôles que j'ai pu voir toute série télé confondue. Oui, je n'ai jamais autant ri devant une série, même humoristique, que devant Les Sopranos. La puissance émotionnelle est au moins aussi intense dans l'autre sens, avec des scènes dramatiques, et des dénouements tragiques pour de nombreux personnages. Je pense qu'il est impossible de terminer la série sans avoir eu les yeux humides au moins une fois.

Avant de conclure, je me dois d'évoquer un dernier élément, pour moi capitale de la série : les différents niveaux de lectures. Là où de nombreuses séries vous prennent par la main et vous mettent de grosses pancartes pour vous faire comprendre des choses que vous avez déjà assimilées, bref, des séries qui vous prennent pour débiles, David Chase fait confiance à l'intelligence du spectateur, et lui distille de nombreux indices et symboles tout au long de la série.Certains ne verront qu'une « simple » série sur la mafia, d'autres l'aborderons de manière plus cérébrale, et c'est de toute évidence pour cette deuxième catégorie de spectateur que la série est écrite. La série est bourrée de symboles, de silences évocateurs, et de rêves dont on peut tirer des tonnes d'interprétations. La richesse des symboles et des non dits atteint son apothéose lors de la scène finale, que je regarde encore régulièrement sur youtube six mois après, tant elle est magistrale, géniale, riche, sublime, intense, parfaite. Comme la série.

Il y a de nombreux éléments dont je n'ai même pas parlé, et sur lesquels je n'ai pas d'autre choix que de faire l'impasse si je ne veux pas que cette critique se transforme en pavé indigeste. Je vais donc rapidement conclure en disant que Les Sopranos est la série qui possède les personnages les plus profonds et les plus charismatique qu'il m'ait été donné de voir, que la bande son est parfaite, que le show est d'une énorme richesse émotionnelle. Une œuvre intemporelle, à placer au panthéon des meilleures séries télévisées, voir des divertissements visuels. Une œuvre terriblement riche, où chacun trouvera son compte. Une œuvre qui fait beaucoup réfléchir, sur soi même entre autre. Une œuvre jouée par des acteurs habités par leurs personnages, et surtout dirigés par un génie, David Chase. Une œuvre à la fois drôle et tragique, à la fois déprimante et pleine d'espoir. Une œuvre réaliste qui reflète avec brio l'ambiguïté de l'être humain. Une œuvre...

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