C'est vachement bien la pop culture quand même !

Avis sur Stranger Things

Avatar Paul Balmet
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Oui ! La pop culture, c'est vachement bien. Souvenez-vous, les eighties et les nineties furent une période particulièrement abondante avec une profusion de séries, de films et de produits culturels quelconques devenus cultes. La pop culture sera libérée du cercle conscrit de nerd élitiste par les canaux grand public tel que la radio ou la télévision. Ce sera aussi l'apogée du cinéma comme art du divertissement et du jeu-vidéo, qui vont propulser un ensemble de sous-cultures (SF, Fantasy, culture nerd etc.) en culture de masse.

Il est toujours frappant de constater que les auteurs qui font références à cette imagerie ont un besoin quasi pavlovien d'en incruster à travers chaque pore et chaque signifiant de leurs œuvres. Un peu comme ce pote trop heureux de montrer à quel point il connait Star Wars et qui fait incessamment remarquer des analogies à propos de l'univers étendu à tous les gens qu'il croise. Dans Stranger Thing, tout pulse d'un symbolisme pop, tel de gigantesques clins d’œil fait à un spectateur, que l'on imagine enfermé dans une boulimie filmique, tube cathodique en perfusion et Roll-up mâchouillé dans la bouche. Il est vrai que l'on aura du mal à sortir de tout ça avant le dernier épisode. Un peu comme le personnage de Will qui reste enfermé jusqu’au bout en PLS dans un monde diurne et glauque, maquetté par un clone de Carpenter et qui doit avoir l'odeur d'une chambre remplie d’adolescents amorphes, occupés à mater les saisons d'X-files depuis plusieurs heures en mangeant de la pizza froide. Le tableau est caricatural, mais la série ressemble vraiment à ça. Était-ce trop ? L’imagerie nostalgique se suffit elle à elle-même ? Oui et non.

Il convient dans un premier temps de dire que les enfants jouent franchement pas mal ! Millie Bobby Brown qui joue Eleven, est particulièrement impressionnante ! L'autre point fort de la série, c'est sa bande originale, dont on salue le compositeur qui aurait pu se contenter de pondre une mixtape pourrave, mais qui au lieu de ça nous a concocté une véritable ambiance très inspirée. Pas mal les gars, rien que pour la BO ça en valait le coup ! Une dernière chose très appréciable tient, à mon sens, dans la place laissée aux personnages féminins, quelque chose de très propre à certaines séries des 90' où les héroïnes s’émancipaient de leur statut de greluche (Sarah Michelle, j'aurais aimé que tu m'épouses). La grosse lacune de la série a été soulignée déjà à mainte reprise. C'est sa difficulté à s'émanciper des codes et des références qu'elle aborde à profusion. Mais, en jouant un peu le commentaire il est possible de dégager des axes de lectures qui font de la série un peu plus qu'une (belle) photocopie d'une couverture de la collection Chaire de Poule.

La série est un hommage au 80'-90', on l'aura compris. Les auteurs se servent des structures narratives de productions aussi diverses que X-files (le coté base secrète, men in black et tutti quanti avec le flic qui fouine), E.T / Goonies (les vélos, les cabanes, l'amitié) en passant par les sales ambiances de Carpenter et le glauque de S. King. Il y a même un côté Maman j'ai raté l'avion avec l'idée des pièges pour tuer le monstre.

De fait, tout est prévisible. Délicieusement prévisible parce que tout a déjà été déjà vu chez mamie du temps où l'on regardait des cassettes avec du chocolat chaud jusqu'à 4 heure du mat' avec les cousins. Le signifiant Pop est si fort que la série devient un canon de beauté, un peu à la manière d'un tableau néo-classique qui fait l'éloge des formes héritées de la Grèce antique pour projeter l'idéal conservateur dans la modernité. C'est peut-être de ça dont parle Stranger Things : de l'idéal imaginal d'un monde rêvé, où l'enfant que nous avons tous été, projette sur le réel les figures héroïques et démoniaques pour enchanter son quotidien. Soyez honnête : vous n'avez jamais tenté de faire un kaméhaméha sous votre douche ?

Qu'est ce que la culture pop ? Pacôme Thiellement répondrait " c'est tout ce qui est bien " entre deux rires gargantuesques. Mais habillement, ce dernier la consacre comme un esprit carnavalesque. C'est à dire, comme une période de reversement et de profusion dévorante où il est permis à tous les participants d'être une autre personne que le rôle que la société donne à chacun en temps normal. Si les personnages ont du mal à sortir de leurs clichés respectifs (dont certain avec une constance impressionnante comme le père de Mike), on peut penser que c'est largement un jeu de rôle pour les enfants. Comment expliquer autrement qu'un enfant de 10 ans trouve "cool" qu'un camion lui passe au dessus de la tête ou de voir des dizaines de personnes mourir en explosant de l'intérieur. C'est comme s'ils attendaient de jouer un scénario qu'ils fantasment. Si l'on y réfléchit bien, c'est majoritairement sur ce mode héroïque que se déroulent les films pour enfants, à la différence près qu'ici, la menace de mort est très proche. Pour les adultes, la plongée dans le monde imaginale de l'enfance est un cauchemar rédempteur, une initiation qui leur permet de retrouver certaines choses qu'il ont perdu. Là encore, c'est une thématique forte des années 80-90.

Une autre piste de lecture tient dans une scène où Jonathan, le grand frère un peu chelou de Will, dit lors d'une promenade dans les bois avec Nancy que selon lui, les gens portent des masques et que seule la photographie sait révéler la vraie nature des êtres. Plus loin, il porte un jugement élitiste caractéristique de l'ado en rébellion contre la société. En départageant le monde entre la majorité de ceux qui restent des stéréotypes (qu'il déteste) et la minorité de ceux qui savent voir la vraie nature des choses (qu'il est capable d'aimer), il livre presque le point de vue d'auteur de la série.
D'ailleurs, s'il ne chope pas la nana à la fin (Nancy) c'est parce qu'elle a choisi de rester du coté de la sécurité. L'un des dernier plan avec Nancy et Steve montre un parallélisme saisissant entre le père ronflant dans son fauteuil et le petit ami : tableau de la reproduction sociale dont on sent que Nancy pourrait vouloir s'émanciper, car elle l’identifie à la triste vie de ses parents. Toutes les représentations mentales et sociales passent par des images, qu'elles soient évoquées par le biais de référence à la pop culture ou montrées véritablement. C'est ainsi que la réalité du monstre sera attestée par une photo.

La thématique de Stanger Things, c'est donc également celle de la faculté pour des personnages "élus" de voir les choses cachées, où plutôt les signes imperceptibles qui les recouvrent et de saisir ces signes pour les décrypter. Car le monde matériel n'est pas l'unique monde, mais simplement l'une de ses manifestations voir une copie falsifiée du vrai monde qui lui s'exprime à travers les images idéales des artefacts de la culture populaire. Si cela est exposé rationnellement à l'aide de vagues arguments pseudo-scientifiques (le speech sur la scientificité d'un trou dimensionnel dans une fiction est toujours princeless), c'est en réalité la culture Pop qui est le véritable moteur du monde de Stranger Things. Cette dernière va logiquement devenir la médiatrice entre le "Monde à l’envers" des cauchemars et le monde à l'endroit rationnel. En d'autres termes, seuls ceux qui savent voir et reconnaitre cette culture pop sont capables de voir l'envers et donc de devenir autre chose que leur stéréotype. Steve, s'offre une rédemption mais c'est pour changer de stéréotype et non pas acquérir la double vue (passer du loubard au petit ami modèle). Il est par ailleurs notifié qu'auparavant Nancy participait avec enthousiasme au jeux de son frère et de ses amis avant de "grandir", signe qu'elle oscille entre le monde de la reproduction sociale ordonnée et le monde du reversement par le carnaval pop.

En fin de compte, même si l'imagerie Pop produit une valeur marketing forte qui n'est certainement pas anodine, elle ne sert pas qu'à donner un cachet nostalgique à la série : c'est elle qui fait avancer le récit. Que ce soit à travers des idées de mise en scène (les lumières comme mode de communication intermédiaire entre les deux monde), comme gimmick scénaristique (effet Scully) ou comme typologie de personnage.

Certes, c'est bien fait et je suis certain qu'en creusant un peu on pourrait dégager un propos qui dépasse l'attitude béatement nostalgique de la série. Cependant, il faut vraiment creuser pour donner du sens au risque parfois de se perdre dans les méandres de l'interprétation. On aimerait que les auteurs jouent réellement avec les codes hérités de la pop culture pour leur donner du sens (en plus de les utiliser avec brio, ce qui est déjà le cas). Car la culture populaire de cette époque donne bien plus qu'une simple imagerie : c'est tout un système symbolique et subversif qui en découle. Entre le pessimisme économique issu des errances du capitalisme, la détestation de la modernité par la jeunesse, les splendeurs et décadences de la société de consommation, la critique des corps et de la rationalité (Carpenter), le questionnement du rapport entre virtuel et réel qui va véritablement ouvrir tous les débat contemporain sur l'utilisation des donnée et la nature du numérique, l'idée ultra importante que le numérique n'est pas un monde virtuel séparé du notre mais qu'il s'incarne dans des objets vivants qui ont un impact sur le monde réel (quand on connait l'énergie nécessaire pour faire tourner des data center, ça prend tout son sens) etc. Il y a énormément à dire et à mettre en perspective car les 80'-90' sont une époque de transition vers notre actualité, anticipant nos rêves et nos cauchemars. Bref, la seconde saison sera l'occasion de voir si le grand carnaval est au rendez-vous ou s'il s'agit simplement pour des directeurs artistiques talentueux, de reproduire la kermesse des stéréotypes afin de hyper le plus de monde possible.

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