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Qu'on m'aide !
Je viens de trahir mon code avec cette série : noter et critiquer sans avoir terminé. Mais je le fais comme une bouteille à la mer, afin de savoir si je suis le seul à être passé à côté de cette...
le 31 mai 2023
Saison 1 :
Si une chose est certaine, aux USA comme ailleurs – chez nous aussi -, c’est que le niveau d’agressivité dans nos relations sociales, dans nos interactions quotidiennes s’est élevé de manière effrayante au cours des dernières décennies. Les sociologues, les psychologues, les politologues dissertent sur ce phénomène sans réussir à s’accorder sur ses causes, même si ses conséquences nous font souffrir chaque jour d’avantage. On se souvient que l’un des premiers traitements du sujet dans le cinéma populaire fut le fameux Chute Libre en 1993, qui montrait Michael Douglas péter les plombs dans un embouteillage de Los Angeles, et se lancer dans une sanglante traversée à des différentes couches sociales de la ville. Le film n’était pas bon, mais il était pertinent, même s’il se terminait par une réponse lénifiante : si cet homme se comportait ainsi, c’est qu’il était un déséquilibré (On peut remarquer que la même logique était à l’œuvre dans le tout aussi médiocre Enragé, avec Russell Crowe).
La grande force du magnifique scénario écrit par Lee Sung Jin, brillant scénariste d’origine coréenne, pour Acharnés (Beef en VO, c’est-à-dire la dispute) est d’avoir la lucidité d’affronter la réalité de ce phénomène. De s’interroger sur les sources de cette violence croissante qui ne demande qu’à exploser à la moindre occasion, avec des conséquences qui sont la plupart du temps anodines… mais pas forcément. De considérer les différentes situations sociales (de ceux qui luttent en permanence pour pouvoir vivre décemment, ou, à l’opposé de ceux qui se perdent dans des jeux de pouvoir et de manipulation), les problèmes psychologiques les plus communs (des parents incapables de donner de l’amour à leurs enfants aux conjoints infidèles en passant par les enfants ingrats), et bien entendu l’immense pression sociale (le besoin de réussir, de séduire, de briller sur les réseaux sociaux…). Acharnés creuse dans chacun de ses dix brillants épisodes dans le passé et le présent de ses deux protagonistes principaux les racines du Mal, tout en nous exposant les conséquences de quelques minutes de violence, de perte de contrôle.
Car, pour un (petit) accident évité sur un parking de centre commercial, Amy Lau – business woman qui connaît un grand succès et espère toucher le jackpot en vendant son entreprise, et qui est mariée au fils aisé d’un célèbre artiste japonais – et Danny Cho – petit entrepreneur malchanceux, à deux doigts de la faillite, mais également « incel » convaincu – vont entrer dans une hallucinante spirale de haine, qui va peu à peu détruire la totalité de leur existence. Exagéré ? Pas vraiment, hormis sans doute dans un avant-dernier épisode (The Great Fabricator) à la violence absurde digne de l’univers des Frères Coen : car la force de l’histoire que nous raconte Acharnés, c’est bien son imparable logique. Chacun des deux protagonistes va prendre une succession de mauvaises décisions, la plupart quasi-insignifiantes, mais dont l’accumulation va créer un chaos totalement destructeur.
Est-ce la culture coréenne de Lee Sung Jin, mais il pratique dans Acharnés le mélange de genres comme on ne le voit guère que dans le cinéma du Pays du Matin Calme… Au cours d’un épisode, on passe sans avertissement de la comédie légère au drame cruel, du thriller à suspense au burlesque, de l’introspection psychologique la plus attentive à la réflexion existentielle la plus fondamentale. L’ampleur de ces variations d’atmosphère, de style, de rythme est telle que certains téléspectateurs seront probablement trop déroutés pour aller jusqu’au bout de Acharnés, mais le confort de nos certitudes n’est certainement pas ce qui préoccupe Lee Sung Jin, qui nous refuse la sérénité de pouvoir juger et condamner les personnages de ce drame aussi incompréhensible que parfaitement réaliste !
Pour relever le défi de donner vie à des personnages aussi complexes, totalement adorables et totalement détestables à la fois, Lee Sung Jin a fait le meilleur choix possible : d’une part, Steven Yeun, magnifique acteur coréen connu globalement depuis The Walking Dead, est meilleur que jamais, et plus que troublant d’ambigüité, entre innocence et abjection ; de l’autre, la bien moins célèbre Ali Wong, d’origine sino-vietnamienne, qui réussit à être totalement « vraie » en alignant grimace sur grimace. Le « couple » de duellistes qu’ils composent a une dynamique interne diabolique qui porte constamment Acharnés vers l’excellence.
A noter, car c’est exceptionnel dans une série TV, le remarquable travail de la Production Designer Grace Yun, sur les objets d’Art – peintures, sculptures, meubles, décorations, architecture – qui jouent un rôle central dans la vie d’Amy, et donc dans l’intrigue (ces « produits » d’un Art « supérieur » incompréhensible au prolétariat coréen, sont probablement dans la série les meilleurs marqueurs de la lutte des classes sans pitié à laquelle nous assistons)… Les « title cards » de chaque épisode sont de véritables merveilles, dans un style évoquant Francis Bacon, contribuant au malaise que diffuse la série.
Acharnés se termine par un dernier épisode encore plus déstabilisant que tout ce qui a précédé, et est donc la conclusion parfaite (ne manquez pas les – littéralement – trois dernières secondes avant l’écran noir final !) à une mini-série remarquable à tous points de vue.
[Critique écrite en 2023]
https://www.benzinemag.net/2023/04/11/netflix-acharnes-la-guerre-est-declaree/
Saison 2 :
Il y avait dans la formidable première saison de Beef (« Acharnés » dans l’habituelle traduction française à côté du sujet qui nous caractérise), qui date déjà de 3 ans, quelque chose d’absurde mais profondément jouissif : un banal incident de circulation engendrait une terrible frustration, qui s’amplifiait au fil de la vie quotidienne pour déboucher sur une véritable apocalypse émotionnelle. Ou comment une simple queue de poisson se transformait en une spirale de haine aussi terrifiante qu’hilarante (enfin, à condition de savoir rire de la haine que nous ressentons tous, de plus en plus, en nous, vis à vis de notre prochain) !
Cette deuxième saison, dont, une fois encore, nous n’avions pas besoin (car pourquoi revenir sur une mini-série quasiment parfaite ?) va heureusement s’avérer très différente, et pas seulement parce qu’elle raconte une nouvelle histoire, avec de nouveaux personnages et de nouveaux acteurs. Ce qui est important de savoir pour ne pas être déçu, c’est que Lee Sung Jin déplace son analyse de la rage individuelle vers quelque chose de plus diffus, de plus inquiétant encore : c’est cette fois la société tout entière qui est contaminée par le ressentiment, par la haine. Le véritable sujet de Beef n’est donc pas, ça devient plus clair encore cette fois, la colère et ses conséquences, mais ce qui la produit : l’humiliation sociale, la frustration économique, les rapports de domination invisibles, la sensation permanente d’être écrasé par quelqu’un d’autre. Cette fois, tout le monde souffre, même les riches, même les ultra-riches, et tout le monde extériorise, exprime cette souffrance par le contrôle, la manipulation ou la violence passive-agressive (avant d’en arriver à la violence physique pure et dure) contre l’autre.
Si l’on est « catastrophiste », on peut même dire qu’Acharnés traite de l’impossibilité contemporaine, dans la société capitaliste, du lien humain. Les couples se parlent comme des négociateurs en temps de guerre. Les rapports familiaux ressemblent à des contrats toxiques. Les personnages sont incapables de la moindre sincérité qui ne soit pas immédiatement contaminée par un rapport de force. Le confort matériel est une prison mentale supplémentaire : la réussite extérieure ne fait que dissimuler – très temporairement – la perspective de l’effondrement psychique des personnages.
Cette seconde saison part de l’histoire d’un couple qui a réussit socialement, grâce au mari qui gère – de manière plus ou moins intègre – un « resort » de luxe (Oscar Issac et Carey Mulligan, tous deux méritant tous les éloges dans des rôles qui figureront parmi les meilleurs de leurs riches carrières). Ils sont victimes d’un chantage de la part d’un autre couple, de « Gen-Z » (dont Cailee Spaeny, comme toujours impressionnante) en situation précaire, tentant de survivre face à une situation économique impossible aggravée par l’inaccessibilité du système de santé US. Leur conflit va « s’étendre » avec l’arrivée dans le jeu d’un troisième couple, coréen, celui-ci, formé par une milliardaire sans pitié qui est la nouvelle propriétaire du « resort », et son mari chirurgien esthétique de renom.
Nous sommes donc face cette fois à une histoire beaucoup plus complexe, mêlant un discours politique sur la sauvagerie du capitalisme extrême actuel, une prise en compte des questions culturelles puisque le sujet de l’identité coréenne moderne devient peu à peu centrale, jusqu’au final se déroulant à Séoul, et des rebondissements typiques d’un thriller sériel classique. On y perd la sauvagerie instinctive du premier volet, on y gagne une richesse de thèmes nouvelle. Mais, même dans ses moments les plus « sophistiqués » – qui ont amené certains critiques à faire un parallèle avec White Lotus, ce qui nous semble une impasse -, Beef reste une série sur l’humiliation, la honte, la rancœur et la violence qui finit toujours par sortir. Ce qui n’est pas rien !
Terminons sur un sujet qui peut sembler mineur, mais qui ne l’est pas, à notre avis : la présence au générique de Song Kang-ho, l’immense acteur coréen, dont on regrettera évidemment que, en dehors d’un superbe monologue mi tragique, mi bouffon, sur l’amour à de différents âges, dans le dernier épisode, elle ne soit que symbolique, malgré son aura énorme. Nous considérons que sa participation à Beef est un signe que Lee Sung Jin (et Netflix) veu(len)t désormais jouer dans la cour des grandes productions internationales de prestige.
Nous attendons donc une troisième saison de très haut niveau.
[Critique écrite en 2026]
Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleures séries de 2023
Créée
le 27 sept. 2023
Modifiée
le 12 mai 2026
Critique lue 4.6K fois
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