Belle mise en abîme de la névrose que traverse la culture Turque et les turcs eux-mêmes. Déchirés entre modernité (psychiatre, femmes instruites mais solitaires, cheveux libres, sex friends, etc) et tradition (hodja, femme aux cheveux couverts, épouses ou soeur soumises/dévouées aux foyers, etc), cette série chorale arrive à faire avancer ses personnages de façon cohérente, tout en essayant de garder une neutralité, certes inatteignable, du moins désirée semble-t-il.
Les interprètes sont simplement et magnifiquement dirigés et la caméra capture à quelques instants précis des regards et des émotions d'une justesse émouvante (la scène de dispute familiale et de chant autour du frère tétraplégique par exemple) .
Les longs intermèdes musicaux de fin d'épisode, teintés d'une touche rétro replongeant le spectateur dans les années 1970, affirment encore plus la distance qui existe entre la Turquie d'aujourd'hui, crispée sur ses schismes culturelles, et celle d'il y a 50 ans (les photos datant des années 70/80 du générique de fin du tout dernier épisode soulignent cette modernité aujourd'hui a nouveau rediscutée)
Très joliment filmé, avec une caméra qui rend ses silences et ses cadrages statiques efficacement narratifs, misant sur ses couleurs passés et une lumière douce, le visuel de la série est à la hauteur du scénario qui ne choisi jamais le spectaculaire préférant le chemin le plus long pour étudier assez librement le morcellement de ses quelques personnages qui se perdent, se révèlent ou se reconstruisent.
Ayant grandi une partie de mon enfance dans ce pays dans les années 70, pour ne plus jamais y retourner, la Turquie reste mon ailleurs adoré, haïs et à jamais vertigineux. Mon avis est forcément d'une partialité dangereuse.
Mais même si mon ressenti est probablement pollué par un contentieux insolvable, cette série est certainement l'une des plus abouties entre sa forme et son propos que j'ai vu ces dernières années. L'émotion y est belle et l'écriture sans facilités ou voyeurisme gratuit. Le final ne pose aucune morale culpabilisatrice et n'apporte pas de réponses divinatoires ou prémâchées. Ou alors si, sous la forme d'un évanouissement. Un nouvel effondrement sur soi, comme pour boucler la boucle d'un pays qui, même face au bonheur, se dérobe à lui-même... ou presque.